Cosaques zaporogues : entretien avec un historien sur leur heritage

Volodymyr Hrytsenko, historien specialiste du fait cosaque a l'Universite Taras-Chevtchenko, nous recoit dans son bureau pour evoquer la Sich de Zaporijia, le grand hetman Khmelnytsky et le poids du passe cosaque dans l'Ukraine d'aujourd'hui.

Reconstitution de cosaques zaporogues a cheval dans la steppe ukrainienne
Volodymyr Hrytsenko, historien specialiste de l'epoque cosaque
Historien · Universite Taras-Chevtchenko, Kiev

Volodymyr Hrytsenko

Specialiste de l'histoire de la Sich zaporogue (XVIe-XVIIIe siecles) et de l'historiographie cosaque, auteur de plusieurs ouvrages de reference sur Bohdan Khmelnytsky et Ivan Mazeppa, il enseigne a la faculte d'histoire de l'Universite nationale Taras-Chevtchenko de Kiev.

Pour comprendre l'Ukraine contemporaine, sa cohesion soudaine en 2022 face a l'invasion, sa tradition d'auto-organisation politique et son rapport singulier a la liberte, l'histoire cosaque est un point de passage oblige. Volodymyr Hrytsenko nous recoit dans son bureau de la rue Volodymyrska, non loin de la cathedrale Sainte-Sophie de Kiev. Sur ses etageres, les volumes vert sombre de l'Histoire de l'Ukraine-Rus' de Mykhailo Hrouchevsky cotoient les editions critiques des annales cosaques. Conversation.

Antoine : Quand on dit « cosaque zaporogue », a quoi pensez-vous en premier ?
Volodymyr Hrytsenko : Je pense d'abord a une institution, pas a une figure. La Sich, c'est une republique militaire originale, qui se constitue progressivement a partir des annees 1550 sur les iles du bas-Dnipro, en aval des rapides — d'ou le nom Zaporijia, « au-dela des rapides ». C'est une democratie militaire reelle, ou les chefs sont elus, ou les decisions importantes se prennent dans une assemblee generale qu'on appelle la Rada. Pour comprendre le projet politique cosaque, il faut prendre au serieux ce mode de gouvernement : il a vraiment fonctionne pendant plus de deux siecles, dans des conditions geopolitiques d'une violence extreme.
Antoine : Cette image populaire de cosaques bagarreurs et beuveurs, vehiculee par le tableau de Repine, est-elle juste ?
Volodymyr Hrytsenko : Le tableau de Repine, Les Cosaques zaporogues ecrivant une lettre au sultan Mehmed IV, peint entre 1880 et 1891, est une oeuvre puissante mais c'est de la peinture d'histoire du XIXe siecle, pas un document de premiere main. La realite est plus grise : la Sich etait certes un lieu de bravades, de chants et d'alcool, mais c'etait aussi une administration sophistiquee, avec un secretaire general (pisar), un chef d'artillerie (oboznyi), des kourenniaty (capitaines de quartier), un tresor commun, des regles strictes pour les nouveaux arrivants, l'interdiction faite aux femmes de penetrer dans la Sich. Une societe d'hommes en armes, organisee, formalisee. Pas un campement de pillards.
Antoine : Combien d'hommes pouvait rassembler la Sich a son apogee ?
Volodymyr Hrytsenko : Au XVIIe siecle, sous Khmelnytsky, l'armee cosaque mobilisable atteignait par moments 60 000 a 80 000 sabres, sans compter les paysans armes (gaidamaki). Les effectifs permanents de la Sich elle-meme oscillaient entre 5 000 et 15 000 cosaques, organises en 38 kourenny (quartiers). C'etait l'une des forces militaires les plus respectees d'Europe orientale, capable de tenir tete simultanement aux Polonais, aux Tatars de Crimee et aux Ottomans.
Vue aerienne de l'ile de Khortytsia sur le Dnipro, terre des Cosaques zaporogues
Antoine : Bohdan Khmelnytsky reste l'une des figures les plus controversees de l'histoire de l'Europe orientale. Comment l'historiographie ukrainienne contemporaine se situe-t-elle vis-a-vis de lui ?
Volodymyr Hrytsenko : Khmelnytsky est un genie politique et militaire qui a fonde, avec le soulevement de 1648, l'Etat cosaque appele Hetmanat. Mais il a aussi commis l'erreur strategique de Pereyaslav en 1654, ou il a place sa creation sous protectorat russe. Il esperait sans doute une alliance entre egaux ; il a obtenu l'engrenage de la subordination. L'historiographie ukrainienne moderne, notamment Mykhailo Hrouchevsky au debut du XXe siecle, lit Pereyaslav comme une tragedie nationale. La memoire de Khmelnytsky reste donc ambivalente : pere fondateur certes, mais signataire d'un texte qui finira par couter cher. C'est la grandeur et la limite des heros nationaux : ils naviguent dans des contraintes qu'on ne peut pas leur reprocher avec le confort retrospectif de quatre siecles.
Antoine : Et Ivan Mazeppa, autre hetman emblematique ?
Volodymyr Hrytsenko : Mazeppa, hetman de 1687 a 1709, est exactement l'inverse du destin de Khmelnytsky. Lui a tente de sortir de l'orbite russe en s'alliant avec Charles XII de Suede pendant la grande guerre du Nord. La defaite de Poltava en 1709 a signe la fin de cette tentative et a entraine de terribles represailles : Pierre le Grand a fait raser la capitale cosaque de Baturin (35 000 habitants massacres), et Mazeppa a ete frappe d'anatheme par l'Eglise orthodoxe russe, anatheme leve seulement en 2008. Aujourd'hui, le portrait de Mazeppa figure sur le billet de 10 hryvnias. C'est un retournement memoriel qui en dit long sur la Reorganisation de l'identite nationale apres 1991.
Antoine : Pourquoi Catherine II a-t-elle decide de detruire la Sich en 1775 ?
Volodymyr Hrytsenko : Trois raisons. Premiere, strategique : apres la victoire russe sur les Ottomans en 1774, la frontiere militaire descend brutalement vers la mer Noire, la Sich n'a plus de fonction de bouclier au sud. Deuxieme, economique : les terres steppiques cosaques attisent les convoitises de la noblesse russe et des colons allemands implantes par Catherine. Troisieme, politique : la democratie cosaque, avec sa Rada, ses elections, son refus du servage, est un anachronisme dans l'Empire absolutiste qui se construit. Catherine ecrira a Voltaire qu'elle a fait disparaitre « cette horde inutile ». Le 4 juin 1775, l'armee du general Tekeli encercle la Nouvelle Sich, sans combat — Catherine a corrompu le chef cosaque pour eviter une bataille frontale. Le dernier hetman, Petro Kalnychevsky, sera exile aux Solovki, dans le grand nord, ou il vivra encore 25 ans avant d'etre libere centenaire.
Antoine : Quel est l'heritage le plus tangible de cette epoque cosaque dans l'Ukraine d'aujourd'hui ?
Volodymyr Hrytsenko : Plus que des monuments, c'est une culture politique. L'auto-organisation, le Maidan comme forme contemporaine de la Rada, la mefiance instinctive a l'egard du pouvoir vertical, la capacite a s'organiser collectivement sans attendre l'ordre — tout cela a, je crois, des racines cosaques tres profondes. Ce n'est pas mystique : c'est une transmission culturelle qui passe par la litterature de Chevtchenko, par les chansons populaires, par les manuels scolaires depuis 1991. En 2014 puis 2022, on a vu des journees ou la societe ukrainienne s'auto-organisait en quelques heures, plus vite que l'administration officielle. Ces phenomenes ont une histoire longue.
Musee cosaque ukrainien avec vyshyvanky, sabre et bandura
Antoine : Quels lieux conseilleriez-vous a un visiteur francais qui voudrait toucher du doigt cette histoire ?
Volodymyr Hrytsenko : Avant 2022, le must etait l'ile de Khortytsia a Zaporijia, reserve nationale avec un musee et des reconstitutions. C'est aujourd'hui inaccessible aux voyageurs occidentaux, l'oblast etant une zone de combat. Restent accessibles : le musee Mazeppa a Tchernihiv, le musee historique de Kamianets-Podilsky, le complexe de Sofiyivka a Tcherkassy (region cosaque par excellence), et la collection cosaque du Musee national de l'histoire de l'Ukraine, juste pres de la cathedrale Sainte-Sophie a Kiev. Pour le voyageur francophone, Tcherkassy est probablement le meilleur point d'entree : la ville d'Ouman, les rives du Dnipro, plusieurs villages reconstitues, et la chapelle de Bohdan Khmelnytsky a Soubotiv.

Questions rapides : les idees recues sur les Cosaques

« Les Cosaques sont russes » — Vrai ou faux ?

Faux. Les Cosaques zaporogues sont nes sur les terres ukrainiennes, parlaient une variante de l'ukrainien ancien, et ont fonde l'Etat ukrainien moderne. Il existe aussi des Cosaques russes (du Don, du Kouban, de l'Oural), mais ce sont des formations distinctes, apparues plus tard et integrees plus rapidement a l'Empire.

« Les Cosaques etaient analphabetes » — Vrai ou faux ?

Faux. Au XVIIe siecle, le taux d'alphabetisation a la Sich etait probablement superieur a la moyenne paysanne polono-lituanienne. Les ecoles cosaques formaient des scribes, des comptables, des chroniqueurs. L'Academie de Kyiv-Mohyla, fondee en 1632, a forme plusieurs generations de cadres cosaques.

« La Sich detestait toutes les autres communautes » — Vrai ou faux ?

Nuance. Les Cosaques se sont opposes politiquement aux Polonais (qui les opprimaient comme paysans), mais accueillaient des fugitifs de toutes origines : Polonais, Russes, Bielorusses, Tatars convertis, Roumains. Les massacres antisemites de 1648-1649 (jusqu'a 100 000 victimes selon certaines sources) sont en revanche une page noire qui a longtemps complique les rapports avec la communaute juive d'Europe orientale.

« L'oseledets, c'est juste une coiffure » — Vrai ou faux ?

Faux. Cette longue meche frontale sur un crane rase est un signe de statut : on ne pouvait la porter qu'apres avoir prouve sa valeur au combat. C'est l'equivalent cosaque d'une medaille militaire visible. Symbole repris aujourd'hui par certaines unites de l'armee ukrainienne, en particulier dans les forces speciales.

« Les femmes etaient interdites a la Sich » — Vrai ou faux ?

Vrai en theorie, plus nuance en pratique. Aucune femme ne residait dans la Sich elle-meme. Mais autour, dans les villages cosaques (zymivnyky), vivaient les epouses, soeurs, meres. Plusieurs hetmans ont ete maries (Khmelnytsky meme, deux fois). La coupure n'etait pas une misogynie principielle mais une regle militaire de discipline.

Conclusion : trois choses a retenir

1. La Sich etait une republique politique, pas un campement de pillards. Auto-administration, elections, finances communes, justice interne : ce qui est ne sur les iles du bas-Dnipro est une institution sophistiquee, beaucoup plus proche dans l'esprit d'une cite-Etat italienne medievale que d'une horde steppique.

2. L'erreur de Pereyaslav et le drame de Mazeppa illustrent la difficulte d'exister entre des empires. Pendant 250 ans, les Cosaques ont navigue entre la Pologne, la Crimee, la Sublime Porte et la Russie. Quand ils ont du choisir, ils ont choisi l'option qu'ils croyaient la moins mauvaise. L'histoire les a souvent dementis, mais les marges de manoeuvre etaient minces.

3. L'heritage cosaque est plus vivant qu'on ne le pense en France. Il ne reside pas seulement dans les musees ou les commemorations, mais dans une culture politique d'auto-organisation, de mefiance envers le pouvoir vertical et de capacite collective. C'est une grille de lecture pertinente pour comprendre les dynamiques sociales ukrainiennes contemporaines, du Maidan a la mobilisation de 2022.

Pour approfondir, consultez nos articles compagnons sur la Rus' de Kiev (l'arriere-plan medieval), nos pages regionales Tcherkassy et Zaporijia ou subsistent les principaux sites cosaques, et notre dossier sur les traditions ukrainiennes qui prolonge le geste cosaque dans la culture vivante. Pour les lecteurs interesses par les ressources d'archives sur l'Europe orientale, le portail amis-paris-petersbourg.org reunit references et bibliographies.