Faut-il écrire Kiev ou Kyiv ? Kharkov ou Kharkiv ? Lvov ou Lviv ? Les hommes politiques français, les journalistes, les guides de voyage ne se rejoignent pas toujours. Les réseaux sociaux ajoutent encore de la confusion en mélangeant anglicismes et formes traditionnelles. Cet article propose une réponse claire, sans prise de position militante : expliquer d'où viennent les formes concurrentes, ce que recommandent les sources françaises de référence, et comment choisir au cas par cas.
Le sujet n'est pas qu'orthographique : derrière chaque nom se joue un peu d'histoire ukrainienne, des rapports entre Kiev et Moscou, et des choix politiques récents (loi de décommunisation de 2015). Comprendre les couches successives de nomenclature, c'est aussi comprendre le pays.
En bref : En français contemporain, Kiev, Lvov, Kharkov et Odessa restent les formes traditionnelles acceptees par les dictionnaires. Kyiv, Lviv, Kharkiv se sont imposés dans la presse spécialisée depuis 2022. Pour les villes renommees par décommunisation (Dnipro, Kropyvnytskyi, Mariupol), la forme ukrainienne prévaut. Tableau complet de 25 villes en fin d'article.
Pourquoi tant de noms différents ?
Chaque grande ville ukrainienne a porté plusieurs noms au fil de l'histoire. Les raisons sont multiples : passages successifs entre l'Empire russe (russifié), l'Empire austro-hongrois (germanisé), le royaume polono-lituanien (polonisé), l'URSS (translittération du russe) puis l'État ukrainien indépendant depuis 1991 (translittération de l'ukrainien).
Le français, qui a longtemps importé les toponymes d'Europe de l'Est par l'intermédiaire du russe ou de l'allemand, a conservé des formes héritées du XIXe siècle : Kiev, Moscou, Varsovie, Prague, Vienne sont des exonymes français traditionnels. Pour Kharkov, Lvov ou Nikolaev, la forme française a suivi la translittération russe car l'Ukraine était considérée comme partie intégrante de l'espace russe puis soviétique.
Contexte historique : URSS et imposition du russe
Après la révolution de 1917 et surtout l'ukrainisation des années 1920, puis sa brutale inversion par Staline dans les années 1930, le russe est redevenu la langue dominante des toponymes officiels. Les panneaux, les cartes, les actes administratifs utilisaient majoritairement la forme russe (Kiev → « Киев », Kharkov → « Харьков »), même si l'ukrainien conservait un statut officiel parallèle. Les cartographes occidentaux, dont français, ont transcrit directement depuis le russe soviétique.
Cela explique pourquoi, jusqu'aux années 2000, les atlas et les manuels scolaires français écrivaient Kharkov, Lvov, Nikolaev, Tchernigov, Dniepropetrovsk. C'était la norme : la translittération directe du russe.
La règle officielle depuis 1991 : translittération de l'ukrainien
À l'indépendance de 1991, l'Ukraine a adopté l'ukrainien comme langue officielle unique. Les toponymes internationaux sont désormais translittérés depuis l'ukrainien et non plus depuis le russe. La norme nationale 9:1995 puis la résolution de 2010 codifient la translittération latine officielle :
- « Киев » (russe) → « Kyïv » devient officiellement Kyiv
- « Харьков » (russe) → « Харкíв » (UA) devient Kharkiv
- « Львов » (russe) → « Львíв » (UA) devient Lviv
- « Николаев » (russe) → « Миколаíв » (UA) devient Mykolaïv
- « Одесса » (russe) = « Одеса » (UA, un seul s) devient Odesa (l'orthographe internationale Odessa avec deux s persiste toutefois)
L'anglais a suivi cette norme après 2019, avec la campagne #KyivNotKiev menée par le ministère des Affaires étrangères ukrainien. Depuis 2019, les médias anglophones majeurs (BBC, New York Times, Reuters) utilisent Kyiv et non plus Kiev.
Noms francisés anciens vs usage moderne
En français, la situation est plus nuancée qu'en anglais. Plusieurs raisons :
Les exonymes français traditionnels sont soutenus par les dictionnaires. Le Petit Robert des noms propres édition 2026 mentionne toujours « Kiev » comme entrée principale, avec Kyiv en variante. Idem pour « Odessa » et « Kharkov ». L'Académie française, traditionnellement conservatrice, maintient les exonymes historiques français quand ils sont ancrés dans l'usage.
Les médias ont changé progressivement. L'AFP utilise Kiev comme forme principale. Le Monde, Libération et Le Figaro ont conservé Kiev mais adopté Kharkiv, Lviv, Mykolaïv. France 24 et Radio France oscillent selon les contextes. Ce panachage reflète le statut de la langue française, qui ne suit pas de norme centrale impérative.
Les villes renommées ont basculement franc. Dniepropetrovsk est devenue Dnipro en 2016 : les médias français utilisent majoritairement Dnipro aujourd'hui. Idem pour Kropyvnytskyi (ex-Kirovograd) et Bakhmut (ex-Artemivsk). Pour ces villes, la forme ukrainienne officielle fait consensus.
Villes renommées par la décommunisation
La loi ukrainienne du 9 avril 2015, dite « de décommunisation », a imposé le renommage de toutes les localités dont le nom faisait référence à des figures ou concepts soviétiques. Environ 25 villes moyennes et plus de 900 villages ont été concernés. Voici les principaux changements qui intéressent le voyageur :
- Dniepropetrovsk (en l'honneur de Grigory Petrovsky, dirigeant soviétique) → Dnipro (19 mai 2016). Le nom de l'oblast reste officiellement Dniepropetrovsk.
- Kirovograd (en l'honneur de Sergueï Kirov) → Kropyvnytskyi (14 juillet 2016), en l'honneur du dramaturge Marko Kropyvnytskyi. L'oblast a été renommé oblast de Kirovohrad.
- Artemivsk (en l'honneur du bolchevique Fiodor Sergueïev dit Artem) → Bakhmut (19 mai 2016). La bataille de Bakhmut (2022-2023) l'a rendu tristement célèbre.
- Dzerzhinsk (en l'honneur de Felix Dzerzhinsky, fondateur de la Tchéka) → Toretsk (4 février 2016).
- Illitchívsk (en l'honneur de Lénine) → Tchornomorsk (19 mai 2016).
- Kirovsk (oblast de Lougansk) → Holoubivka (4 février 2016).
- Kommounarsk → Altchevsk (retour au nom historique d'avant 1931).
- Ordjonikidze → Pokrov (19 mai 2016).
Pour le voyageur français, la règle pratique : si le nom russe persistant (Kirovograd, Dniepropetrovsk, Artemivsk) apparaît dans d'anciens guides ou cartes, il a très probablement été officiellement remplacé. Mise à jour des GPS et des applications obligatoire.
Tableau de correspondance : 25 villes ukrainiennes
Ce tableau récapitule les principales villes qui posent question, en indiquant la forme ukrainienne officielle, la forme russe traditionnelle et la recommandation pour un texte français contemporain.
| Ukrainien officiel | Russe traditionnel | Recommandation FR 2026 |
|---|---|---|
| Kyiv | Kiev | Kiev (usage majoritaire FR) |
| Kharkiv | Kharkov | Kharkiv en nouvelle presse, Kharkov en FR classique |
| Lviv | Lvov | Lviv en nouvelle presse, Lvov en FR classique |
| Odesa | Odessa | Odessa (persistant en FR international) |
| Dnipro (depuis 2016) | Dniepropetrovsk (avant 2016) | Dnipro (pour la ville) |
| Mykolaïv | Nikolaev | Mykolaïv en nouvelle presse, Nikolaev en FR classique |
| Zaporijjia / Zaporizhia | Zaporozhye | Zaporijia (forme francisée admise) |
| Donetsk | Donetsk | Forme identique |
| Luhansk | Lougansk | Lougansk majoritaire en FR |
| Kryvyi Rih | Krivoï Rog | Kryvyi Rih (ukrainien officiel) |
| Chernihiv | Tchernigov | Tchernigov majoritaire, Tchernihiv dans la presse |
| Sumy | Soumy | Soumy en français (transcription classique) |
| Rivne | Rovno | Rivne progresse, Rovno encore utilisé |
| Ivano-Frankivsk | Ivano-Frankovsk | Ivano-Frankivsk |
| Chernivtsi | Tchernovtsy | Tchernivtsi en FR moderne |
| Vinnytsia | Vinnitsa | Vinnitsa majoritaire, Vinnytsia moderne |
| Ternopil | Ternopol | Ternopil |
| Poltava | Poltava | Forme identique |
| Zhytomyr | Jitomir | Jytomir (orthographe française) |
| Cherkasy | Tcherkassy | Tcherkassy en FR |
| Khmelnytskyi | Khmelnitsky | Khmelnitsky en FR |
| Kropyvnytskyi (depuis 2016) | Kirovograd (avant 2016) | Kropyvnytskyi (Kirovograd pour le contexte historique) |
| Kherson | Kherson | Forme identique |
| Mariupol | Mariupol | Forme identique |
| Bakhmut (depuis 2016) | Artemivsk (avant 2016) | Bakhmut |
Quel nom utiliser en français en 2026 ?
Les recommandations pratiques ci-dessous s'appuient sur les usages constatés dans les publications françaises récentes (Le Monde, Libération, AFP, Radio France) et sur les dictionnaires de référence.
Gardez l'exonyme français traditionnel pour les capitales anciennement francisées : Kiev, Moscou, Varsovie. Ces formes sont ancrées dans la langue depuis plus de 150 ans. Écrire « Kyiv » dans un texte français reste, pour l'instant, un choix militant plutôt qu'une norme.
Utilisez la forme ukrainienne officielle pour les villes renommées par décommunisation : Dnipro, Kropyvnytskyi, Bakhmut, Tchornomorsk. Le nom précédent (Dniepropetrovsk, Kirovograd) conserve une utilité historique mais n'est plus le nom officiel de la ville.
Panachez selon votre ligne éditoriale pour les villes dont le nom russe reste très présent : Kharkov / Kharkiv, Lvov / Lviv, Nikolaev / Mykolaïv. Pas de norme universelle. Soyez cohérent dans un même texte.
Conservez l'ancienne forme pour les références historiques antérieures à 1991 : « la bataille de Kharkov en 1942 », « Lvov dans l'Empire austro-hongrois ». La forme moderne (Kharkiv, Lviv) ne convient pas pour désigner la même ville à l'époque où elle ne s'appelait pas encore ainsi.
Prononciation : guide pour francophones
Les noms ukrainiens sont souvent plus simples à prononcer que les formes russifiées, car l'ukrainien utilise moins de voyelles réduites. Voici les pièges les plus courants pour un francophone :
- Kyiv se prononce « Ky-iv » en deux syllabes courtes, avec le « y » ukrainien à mi-chemin entre « i » et « eu » fermé.
- Kharkiv se prononce « Khar-kiv » avec le « kh » guttural (jota espagnole), accentué sur la première syllabe.
- Lviv se prononce « L-viv » en une seule syllabe dense, le « l » initial mouillé.
- Mykolaïv se prononce « My-ko-la-iv » en quatre syllabes, accent sur « la ».
- Dnipro se prononce « Dni-pro », accentuation sur la deuxième syllabe.
- Zaporijia se prononce « Za-po-ri-jia » avec un « j » français.
- Tchernivtsi se prononce « Tcher-niv-tsi », avec le « ts » bien séparé du « i » final.
- Kropyvnytskyi se prononce « Kro-pyv-nyt-skyi » en quatre syllabes rapides.
Questions fréquentes
La forme traditionnelle Kiev reste la norme en français, recommandée par le Petit Robert et le Larousse. Kyiv est la translittération directe de l'ukrainien, utilisée en anglais depuis 2019. Les deux coexistent en français, avec Kiev toujours majoritaire.
Kharkov est la translittération du nom russe, Kharkiv celle du nom ukrainien officiel adopté en 1991. Les deux désignent la même ville. Kharkiv gagne du terrain dans la presse française depuis 2022.
Loi de 2015, effective en 2016 : Dniepropetrovsk devenue Dnipro, Kirovograd devenue Kropyvnytskyi, Artemivsk devenue Bakhmut, Dzerzhinsk devenue Toretsk, Illitchivsk devenue Tchornomorsk. Environ 25 villes moyennes concernées.
Dnipro : « Dni-pro » en deux syllabes. Kyiv : « Ky-iv » en deux syllabes brèves, avec le « y » ukrainien à mi-chemin entre « i » et « eu ».
Le français impose l'article défini : « l'Ukraine ». La forme sans article est un anglicisme à éviter.
Le Petit Robert des noms propres et le Larousse édition en cours sont les références pour les exonymes français. Ils conservent les formes traditionnelles (Kiev, Odessa, Kharkov) comme entrées principales avec les variantes ukrainiennes en second.
Soyez cohérent : choisissez un registre (traditionnel ou contemporain ukrainien) et tenez-vous-y dans un même texte. Pour les villes renommées après 2016, privilégiez la forme ukrainienne (Dnipro, Kropyvnytskyi, Bakhmut). Pour les autres, suivez les habitudes de votre public.
Pour approfondir le contexte géographique de ces villes, consultez notre guide des 24 oblasts d'Ukraine ou notre tour d'horizon des 10 plus belles villes du pays. Pour comprendre l'origine historique des noms slaves orientaux et leur évolution, lisez notre article sur la Rus' de Kiev. Les lecteurs intéressés par les questions de toponymie et d'histoire russo-ukrainienne pourront consulter le site partenaire amis-paris-petersbourg.org, spécialisé dans le patrimoine de l'espace slave oriental.