Tchernovtsy (Tchernivtsi, Czernowitz) : université UNESCO, Bucovine et Petite Vienne
J’ai mis les pieds à Tchernovtsy un matin de mai où la lumière rasante dorait les toits de tuiles vernissées de l’université. Après des années à parcourir l’Ukraine de l’ouest à l’est, je m’étais attendu à trouver une ville provinciale sympathique, pas à tomber face à l’un des ensembles architecturaux les plus étonnants du continent. Tchernovtsy ne ressemble à aucune autre ville ukrainienne. Elle pense en plusieurs langues, cuisine avec plusieurs traditions et porte sur ses façades le poids d’un passé habsbourgeois que les siècles n’ont pas effaçé. Voici ce que cette « Petite Vienne » des Carpates m’a appris.
Une ville qui vit entre plusieurs mondes
Tchernovtsy occupe une position géographique et mentale particulière. Elle est ukrainienne de nationalité, autrichienne de coeur, roumaine de voisinage et juive de mémoire. Pendant des siècles, des populations d’origines radicalement différentes ont cohabité ici sans jamais tout à fait fusionner, et c’est précisément cette tension entre héritages qui donne à la ville son caractère singulier. On ne vient pas à Tchernovtsy pour voir un monument ou un musée : on vient pour ressentir ce que cela fait de se trouver au carrefour de civilisations qui ne se sont jamais tout à fait réconciliées.
Cette émotion est d’autant plus vive que Tchernovtsy est restée remarquablement intègre. Ni les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ni les restructurations soviétiques n’ont massacré son tissu urbain. Les façades Sécession et néobaroque de la rue Kobylianska peinent à vieillir dignement sous les échafaudages des restaurateurs. On marche dans cette ville avec le sentiment très net qu’elle mérite d’être mieux connue — et on se demande, presque à voix basse, pourquoi les touristes occidentaux sont si rares ici.
L’université nationale : un chef-d’oeuvre entre deux siècles
L’université nationale de Tchernovtsy est l’une des plus belles constructions du XIXe siècle en Europe centrale. Ancienne résidence des métropolites orthodoxes de Bucovine et Dalmatie, elle a été conçue entre 1864 et 1882 par l’architecte tchèque Josef Hlavka sur commande de l’Empire austro-hongrois. Le résultat est un dialogue improbable entre le roman byzantin, le gothique moïse-habsbourgeois et l’art mauresque, courronné de toits en tuiles vernissées vert, ocre et bleu qui chatoient sous le soleil de Bucovine.
L’UNESCO a inscrit l’ensemble en 2011 au titre de « résidence des métropolites de Bucovine et Dalmatie ». La visite guidée du campus permet d’accéder à la salle synodale, dont les fresques aux motifs floraux bucoviniens sont un chef-d’oeuvre de polychromie intérieure. Les étudiants d’aujourd’hui traversent ces cours plantées de rosiers en consultant leur smartphone : la modernité et la beauté historique coexistent ici de la façon la plus naturelle du monde.
La rue Kobylianska et l’héritage austro-hongrois
La rue Kobylianska, piétonne et bordée de platanes, est le coeur battant du centre-ville. Ses immeubles arborent des façades Sécession viennoise, Art nouveau et néobaroque qui rappellent celles de Lviv — mais dans un cadre plus compact et moins fréquenté. Le théâtre dramatique orné de cariatides, la maison des marchands avec ses pilastres coïnthiens, l’hôtel de ville à la tour d’horloge — chaque édifice raconte la prospérité de la bourgeoisie multiethnique qui peuplait la ville au tournant du XXe siècle.
Les cafés installent leurs terrasses sur le trottoir dès les premiers beaux jours. On y sert le café dans de petites tasses de porcelaine, accompagné d’un verre d’eau fraîche à la manière viennoise. Cette tradition caféière, héritée de l’époque habsbourgeoise, s’est maintenue sans interruption, comme si la ville avait décidé que certains rituels valaient la peine d’être gardés, quelle que soit l’époque. Les voyageurs qui ont exploré d’autres villes d’Europe de l’Est retrouveront ici une atmosphère similaire à celle de certaines petites capitales d’Europe centrale, mais avec une spontanéité ukrainienne qui la rend bien plus attachante. Pour d’autres atmosphères mitteleuropéennes en Ukraine, le site Voyage Russie offre un utile point de comparaison avec les villes sla ves voisines.
La mémoire juive de Czernowitz
Avant la Seconde Guerre mondiale, près de la moitié de la population de Czernowitz était juive. La ville était un foyer intellectuel et littéraire rayonnant : Paul Celan, l’un des plus grands poètes de langue allemande du XXe siècle, y est né en 1920. L’écrivain Aharon Appelfeld, prix Israël de littérature, en est également originaire. Rose Auslaänder, autre poétesse majeure, y a passé une grande partie de sa vie.
La Shoa a décimé cette communauté. Les synagogues qui subsistent portent cette blessure dans leur architecture parfois dégradée. Mais la mémoire reste vivante : un musée y est consacré, des plaques rappellent les adresses des grandes figures littéraires, et des chercheurs du monde entier viennent travailler dans les archives locales. Se promener dans ce quartier, c’est éprouver un sentiment de perte irréparable mêlé d’une admiration sincère pour une ville qui choisit de ne pas oublier.
Anecdote : on raconte que Paul Celan, avant de quitter définitivement Czernowitz après la guerre, s’est arrêté devant sa maison natale de la rue Saксaganskogo (aujourd’hui rebaptisée) et en a touché les pierres comme pour prendre congé d’une vie entière. Ses poèmes, écrits en allemand dans l’exil parisien, continuent de porter la voix de cette ville perdue.
Le parc national de Vyzhnitsky et la nature de Bucovine
La région de Tchernovtsy n’est pas que pierre et patrimoine. Au sud, les contreforts des Carpates abritent le parc national de Vyzhnitsky, vaste forêt de hêtres et d’épicéas traversée de sentiers balisés. Cascades, prairies alpines et points de vue sur les vallées bucoviennes s’enchainent sur des itinéraires accessibles même aux marcheurs occasionnels. Les randonneurs qui souhaitent pousser plus loin se tourneront naturellement vers les Carpates ukrainiennes, qui s’étendent jusqu’à la frontière slov aque.
La région compte près de 600 lacs, pour la plupart petits plans d’eau de montagne encastrés dans des clairires. La faune y est riche : cerfs, lynx, loutres et de nombreuses espèces d’oiseaux nicheurs y trouvent refuge. La Bucovine rurale se visite aussi à travers ses villages de montagne, où les femmes portent encore des costumes brodés aux motifs géométriques reconnaissables entre tous.
Gastronomie bucovienne : quand plusieurs cuisines se mélangent
La table de Tchernovtsy est l’une des plus métissées d’Ukraine. La mamaliga, cette polenta de maïs d’origine roumaine, se mange chaude avec du fromage de brebis ou froide coupée en tranches. Les varenyky ukrainiens aux cerises griottes côtoient les strudels aux pommes d’inspiration viennoise. Les pâtisseries aux noix et au miel rappellent les traditions moldaves. Le miel de montagne, vendu sur les marchés, est d’une qualité réputée dans tout l’ouest ukrainien.
Anecdote culinaire : pendant les années soviétiques, les recettes de strudel se transmettaient en secret entre familles, écrites à la main sur des bouts de papier cachés dans les livres de cuisine. Certaines grand-mères de la ville en possèdent encore les originaux, jalousement gardés, qu’elles sortent uniquement pour les occasions familiales importantes. La cuisine comme acte de résistance culturelle : Tchernovtsy en sait quelque chose.
Tchernovtsy dans son environnement régional
L’oblast de Tchernovtsy est le plus petit d’Ukraine, mais sa position frontière lui confère une importance stratégique et touristique réelle. Il borde la Roumanie au sud et la Moldavie à l’est. Côté ukrainien, il partage ses limites avec Ivano-Frankivsk Azov Kiev (oblast) au nord-ouest — porte d’entrée vers les stations de ski des Carpates —, avec Ternopil au nord, region des châteaux et des lacs de Podolia, et avec Khmelnitsky au nord-est. La Bucovine historique est aujourd’hui coupée en deux par la frontière : la Bucovine du Nord est ukrainienne, la Bucovine du Sud, centrée sur Suceava, est roumaine. Ce partage, décidé en 1940, reste une sensibilité dans les deux pays.
Tchernovtsy vs Lviv : deux villes d’H absbourg, deux atmosphères
La comparaison avec Lviv est inévitable : toutes deux portent la même empreinte austro-hongroise, toutes deux ont accéléré leur modernisation sans renier leur passé. Mais les différences sont réelles.
| Critère | Tchernovtsy | Lviv |
|---|---|---|
| Taille | 265 000 habitants | 720 000 habitants |
| Héritage majeur | Université UNESCO, Bucovine | Centre historique UNESCO, Galicie |
| Tourisme étranger | Rare, confidentiel | Intense, bien organisé |
| Atmosphère | Intime, mélancolique | Animée, festive |
| Cuisine dominante | Bucovino-roumaine | Galicienne-autrichienne |
| Accès depuis l’ouest | 5 h de Lviv | 4 h de Cracovie |
Tchernovtsy s’adresse plutôt aux voyageurs qui ont déjà fait Lviv et cherchent quelque chose de plus inattendu, moins balisé. Pour approfondir l’héritage habsbourgeois et les liens entre les deux villes, notre article sur l’histoire de Lviv donne un éclairage utile sur la période commune.
Préparer son séjour pas à pas
- Choisir la bonne saison. Mai-juin ou septembre-octobre : la lumière est belle, les cafés ont sorti leurs terrasses et les sentiers du parc de Vyzhnitsky sont praticables.
- Organiser le trajet. Depuis Lviv, bus longue distance ou train de nuit (5 h environ). Depuis Kiev, comptez 8 à 10 h selon le moyen de transport. Un arrêt à Ivano-Frankivsk Azov Kiev (oblast) s’intègre naturellement dans l’itinéraire.
- Trouver un hébergement central. Le centre historique se parcourt à pied : choisissez un logement dans un rayon de 10 minutes de la rue Kobylianska.
- Visiter l’université avec un guide. Les visites guidées (disponibles en ukrainien et souvent en anglais) permettent d’accéder aux salles intérieures normalement fermées au public. Réservez à l’avance en haute saison.
- Consacrer une demi-journée aux marchés. Le grand marché central propose miel de montagne, fromages de brebis, broderies et objets d’artisanat bucoviniens. Arrîvez tôt le matin pour trouver les producteurs locaux.
Erreurs à ne pas commettre
Certaines habitudes de voyage fonctionnent ailleurs mais pas à Tchernovtsy. En voici les principales.
- Vouloir tout voir en une journée. Tchernovtsy ne se livre pas à qui est pressé. La ville demande la lenteur. Prévoyez au minimum deux nuits.
- Négliger les quartiers périphériques. Le centre est magnifique, mais les ruelles autour de la place Filarmonia et du quartier juif historique réservent des surprises architecturales que les guides ne mentionnent pas.
- Chercher des restaurants « touristiques ». Ils sont rares et souvent décevants. Repliez-vous vers les cantines de quartier et les pâtisseries familiales : la qualité y est bien supérieure.
- Omettre le parc de Vyzhnitsky. Se limiter au centre-ville, c’est passer à côté de la moitié de ce que la région offre. Une journée en forêt boucovienne change complètement la perception du territoire.
- Sous-estimer les distances. L’oblast est certes petit, mais les routes de montagne sont sinueuses et les temps de trajet doublent facilement. Prévoyez large.
Questions fréquentes sur Tchernovtsy
- Tchernovtsy est-elle accessible depuis Lviv ?
- Oui. Depuis Lviv, il faut compter environ 5 heures en voiture ou en bus de ligne. Des trains de nuit relient également les deux villes, permettant de voyager confortablement. Tchernovtsy est souvent intégrée à un circuit ouest-ukrainien combinant Lviv, les Carpates et la Bucovine.
- Qu’est-ce qui est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO à Tchernovtsy ?
- L’université nationale — ancienne résidence des métropolites de Bucovine et Dalmatie — a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011. L’ensemble comprend les bâtiments principaux conçus par Josef Hlavka, les cours intérieures et le parc adjacent.
- Quelle est la meilleure période pour visiter Tchernovtsy ?
- Le printemps (mai-juin) et l’automne (septembre-octobre) offrent le meilleur compromis : lumière dorée sur les façades, parcs verdoyants et fréquentation modérée. L’été est agréable mais juillet-août peut attirer des groupes dans le parc de Vyzhnitsky.
- Combien de jours faut-il prévoir à Tchernovtsy ?
- Deux jours pleins suffisent pour le centre historique et l’université. Un troisième jour permet de s’aventurer dans le parc national de Vyzhnitsky ou de rejoindre les villages environnants pour découvrir la broderie et l’artisanat bucoviniens.
- Tchernovtsy est-elle sûre pour les voyageurs étrangers ?
- Tchernovtsy est l’une des villes les plus tranquilles de l’ouest ukrainien. Située à l’écart des zones de conflit, elle accueille visiteurs et réfugiés venus de tout le pays. Les voyageurs francophones y sont bien reçus dans les hôtels et cafés du centre. Renseignez-vous toujours sur les conditions de voyage actuelles avant de partir.