Il y a des régions ukrainiennes qui portent en elles une discrétion presque volontaire, comme si elles préféraient rester inconnues pour mieux se préserver. Zhytomyr est de celles-là. Après des années à explorer l’Ukraine, je reviens toujours dans cette Polésie sombre et odorante avec la même sensation : celle d’être quelque part où le temps s’est assoupi dans la mousse des rochers. Les canyons granitiques du Teteriv, les forêts de pins qui semblent illimitées, les villages où l’on cueille encore les champignons comme on le faisait du temps des grands-parents — tout cela compose un tableau d’une simplicité trompeuse. Trompeuse, parce que derrière cette nature tranquille se cachent l’histoire d’un homme qui envoya l’humanité dans l’espace, et les murs d’un monastère où Balzac se maria après dix-sept ans d’attente. Zhytomyr est une région qui récompense la curiosité.
La région de Zhytomyr repose sur le Bouclier ukrainien, un socle granitique vieux de deux milliards d’années qui affleure par endroits dans des paysages de chaos rocheux tout à fait inattendus. Au nord, ce socle disparait sous les argiles et les tourbières de la Polésie, cette vaste zone humide qui s’étend jusqu’à la Bélorussie. Au sud, la forêt-steppe prend progressivement le relais : les arbres s’espacent, les champs de tournesols apparaissent, et l’on rejoint les terres de Khmelnitsky.
À l’est, Zhytomyr touche la région de Kiev, dont la capitale n’est qu’à 140 km. À l’ouest, les régions de Rivne et de Volyn prolongent le corridor forestier septentrional. Cette position de carrefour entre les grandes forêts du nord et les plaines du sud donne à Zhytomyr une diversité de paysages surprenante pour une région souvent oubliée des circuits touristiques classiques.
Fondée selon la tradition en 884, la ville de Zhytomyr rassemble aujourd’hui environ 260 000 habitants. Elle n’essaie pas de rivaliser avec Kiev ou Lviv : elle vit à son propre rythme, avec ses marchés animés, ses parcs le long du Teteriv et sa cathédrale de la Transfiguration, dont les colonnes blanches et le dôme vert dominent le centre historique depuis le XVIIIe siècle.
Mais la vraie surprise est ailleurs : dans une maison sans prétention de la rue Dmitrivska, le musée de la cosmonautique Serguéï Korolev retrace l’une des épopées scientifiques les plus vertigineuses du XXe siècle. Korolev est né dans cette maison en 1907, et c’est ici qu’il pass a ses premières années avant de devenir l’architecte secret de la conquête spatiale soviétique — Spoutnik en 1957, Gagarine en 1961. Le fait qu’il soit né à Zhytomyr reste une source de fierté discrète mais bien réelle pour toute la région.
La ville possède aussi le musée Lesya Ukrainka, dédié à la poétesse née ici en 1871 et dont l’œuvre a contribué à forger la conscience culturelle ukrainienne moderne.
Peu de paysages ukrainiens provoquent une surprise aussi vive que les gorges du Teteriv. On roule dans la forêt de pins, le terrain est plat, répétitif — et soudain le sol s’ouvre sur des parois verticales de granit rose et gris qui plongent de 25 à 30 mètres dans une rivière tranquille. Cette dissonance entre la monotonie de la plaine et la brutalité du canyon crée un effet de surprise totalement satisfaisant, presque théâtral.
Ce sentiment d’étonnement ne se dissipe pas. Il se répète à chaque site, parce que chacun a sa propre personnalité. Au canyon de Denyshi, les rochers forment un amphithéâtre où le bruit de l’eau se répercute comme dans une salle de concert. Aux rapides de Korostyshiv, la rivière se fracasse contre des blocs de granit rose de taille spectaculaire, attisant l’envie des kayakistes et des grimpeurs qui fréquentent les falaises avec leurs cordes et leurs carabiners. Et partout, cette mousse vert sombre qui recouvre la roche comme un velours vivant.
Ces sites évoquent la Scandinavie bien plus que l’image habituelle de l’Ukraine steppique. Pour le visiteur qui croit connaître le pays, c’est une déstabilisation bienvenue.
Berdychiv ne ressemble pas à ce que l’on imagine en entendant son nom. La deuxième ville de la région (environ 75 000 habitants) est modeste, mais elle porte sur ses épaules un monument hors du commun : le monastère carmélite fortifié, construit au XVIIe siècle. Ses murs épais, ses tours d’angle et ses jardins intérieurs témoignent d’une époque où les lieux de prière devaient aussi résister aux assauts militaires.
C’est dans l’église de ce monastère qu’Honoré de Balzac épousa la comtesse polonaise Ewelina Hańska le 14 mars 1850. Les deux s’étaient rencontrés en 1833 à Genève, et Balzac avait entretenu avec elle une correspondance passionnée pendant dix-sept ans, traversant plusieurs fois l’Europe pour la rejoindre dans ses domaines ukrainiens. Il mourut cinq mois après cette union tant attendue. Cette histoire ajoute à Berdychiv une résonance littéraire inévitable : on ne visite pas le monastère sans penser à La Comédie humaine et à celui qui l’écrivit en courant après un amour impossible.
Korostyshiv (25 000 habitants) est connue dans toute l’Ukraine pour son granit rose, extrait depuis des siècles dans des carrières à ciel ouvert. La pierre y est belle, et le canyon adjacent à la ville constitue l’un des meilleurs terrains d’escalade de la région. Novograd-Volynsky, sur le Sloutch, conserve les ruines d’une forteresse médiévale et un second musée Lesya Ukrainka — la poétesse y vécut une partie de son enfance et en garda un souvenir si vif qu’elle le nomma dans plusieurs de ses poèmes. Ovroutch, au nord, possède l’église Saint-Basile du XIIe siècle, l’un des plus anciens édifices religieux d’Ukraine, restauré par l’architecte Alexeï Chtchoussev au début du XXe siècle avec un soin qui force l’admiration.
Pour comprendre comment ces lieux s’inscrivent dans la longue histoire de la Rus’ de Kiev, la lecture de notre article sur la Rus’ de Kiev apporte un éclairage utile : Ovroutch, notamment, joua un rôle dans les guerres princières qui agitèrent le territoire au Xe siècle.
La partie nord de la région appartient à la Polésie, cette grande zone humide qui couvre le nord de l’Ukraine, la Bélorussie et une partie de la Pologne. C’est ici que l’Ukraine est la plus silencieuse et la plus verte. Les pins et les bouleaux dominent, entrecoups de tourbières et de lacs peu profonds où les hérons et les cigognes s’alimentent. La réserve de Polissia protège l’un des derniers grands massifs forestiers intacts d’Europe de l’Est, avec ses élans, ses lynx et ses castors.
En septembre et octobre, ces forêts se transforment. Les feuilles des bouleaux passent du vert au jaune d’or, les cèpes et les girolles poussent en grappes sur les bords des chemins forestiers, et l’air sent la résine et la terre mouillée. Pour un Français habitué aux forêts de chênes, entrer dans une forêt de Polésie est une expérience sensorielle immédiatement différente — plus austère, plus sauvage, presque intimidante.
Les amateurs d’oiseaux sont particulièrement bien servis : la région compte plusieurs sites classés Ramsar pour l’importance de ses zones humides.
La cuisine de Zhytomyr ne cherche pas à impressionner. Elle est directe, ancrée dans l’environnement, profondément saisonnière. D’août à octobre, les champignons dominent : cèpes, chanterelles, bolets des pins, épis de crête, servis en soupé avec de la crème fraîche, enjambés dans des pirojki ou simplement frits à la poêle avec de l’ail et du persil. Les baies sauvages — myrtilles, canneberges, airelles — finissent en confitures, en sirops et en liqueurs artisanales que les femmes des villages fabriquent encore selon des recettes familiales transmises oralement.
Le poisson de rivière occupe une place importante : brochet, sandre et perche arrivent souvent fumés sur la table, ou dans l’oreille, cette soupe de poisson ukrainienne dont chaque région a sa variante. Les traditions culinaires slaviques se sentent ici plus qu’ailleurs, conservées par l’isolement relatif d’une région qui n’a jamais été touchée par le tourisme de masse.
La première concerne Korolev. Pendant toute la durée de la guerre froide, l’Union soviétique garda le secret le plus absolu sur l’identité du « Concepteur en chef » de son programme spatial. Korolev était identifié dans les médias soviétiques uniquement par cet intitulé anonyme. La CIA chercha pendant des années à identifier cet homme dont les fusées modifiaient l’équilibre mondial. Korolev mourut sur la table d’opération en 1966 d’une complication chirurgicale, sans que le monde occidental ait appris son nom de son vivant. C’est la Pravda qui le révéla lors de ses funérailles nationales. Le musée de Zhytomyr, installé dans sa maison natale, rappelle cette discrétion forcée par une exposition sobre, presque pudique.
La seconde anecdote touche à Berdychiv. Lorsque Balzac se rendit en Ukraine pour rejoindre Ewelina Hańska, il voyagea plus de cinq jours en voiture à cheval depuis Paris, traversant l’Allemagne et la Pologne dans des conditions éprouvantes. Il arriva à Berdychiv déjà malade, les jambes gonflées, épuisé. La cérémonie eut lieu dans l’église du monastère le matin du 14 mars. Les témoins signèrent le registre en latin. Balzac repartit à Paris en juin, mais ne s’en releva pas vraiment. L’église conserve une copie de l’acte de mariage.
| Critère | Zhytomyr | Rivne | Volyn |
|---|---|---|---|
| Paysage dominant | Canyons granitiques + forêt | Forêt, lacs de tourbière | Forêts, lacs, marais |
| Site phàre | Canyon du Teteriv, Berdychiv | Manoir d’Ostroh, lac Bilozerske | Château de Lousk, lac Svitiaz |
| Attrait historique | Korolev, Balzac, Lesya Ukrainka | Académie d’Ostroh (1576) | Principauté médiévale, câbles ukrainiens |
| Activités nature | Kayak, escalade, cueillette | Ornithologie, vélo | Canoë , baignade, randonnée |
| Proximité Kiev | 140 km | 340 km | 430 km |
| Niveau de fréquentation | Très faible | Faible | Faible à modéré |
La première erreur est de traiter Zhytomyr comme une simple excursion à la journée depuis Kiev. La ville se visite en quelques heures, certes — mais les canyons du Teteriv, Berdychiv et la forêt de Polésie méritent chacun du temps. Sans au moins deux nuits sur place, vous passerez à côté de l’essentiel.
La deuxième erreur concerne les transports. Les sites naturels — canyon de Denyshi, rapides de Korostyshiv — ne sont pas desservis par les transports en commun. Une voiture de location ou un chauffeur local est indispensable pour quitter la ville. Prévoyez ce point avant de partir.
Troisièmement : sous-estimer les distances sur les routes secondaires de Polésie. Les cartes indiquent 30 km, mais les routes forestières sont étroites et l’état du revêtement variable. Comptez toujours 50 % de temps supplémentaire par rapport à ce qu’un GPS évalue pour les trajets ruraux.
Enfin, ne négligez pas la météo en Polésie. L’humidité y est sensiblement plus élevée qu’ailleurs en Ukraine, et les averses d’été peuvent rendre les chemins forestiers glissants. Un bon imperméable et des chaussures solides ne sont pas du luxe.
Pour approfondir la préparation culturelle du voyage, les ressources de France-Ukraine offrent des informations utiles sur les échanges franco-ukrainiens et le contexte actuel du pays.