Tchernovtsy (Tchernivtsi) : la « Petite Vienne » de Bucovine et son université UNESCO
Il existe des villes où le passé ne s’est pas retiré mais seulement mis en retrait, comme un acteur qui reste en coulisses sans quitter le théâtre. Tchernovtsy est de cette espèce. On y marche sur des trottoirs autrichiens bordés de façades Sécession, on y entend les échos de cinq langues qui furent parlées simultanément dans ses rues, et l’on y découvre un édifice universitaire tellement extraordinaire que l’UNESCO n’a eu d’autre choix que de l’inscrire sur sa liste. Tchernovtsy ne ressemble à aucune autre ville ukrainienne. Elle est un fragment de la Mitteleuropa transplanté au pied des Carpates, vivant et intact.
L’université : quand un édifice dépasse son époque
L’ancienne résidence des métropolites orthodoxes de Bucovine, construite entre 1864 et 1882 par l’architecte tchèque Josef Hlaváka, est l’un des bâtiments les plus surprenants d’Europe. L’ensemble mêle avec une audace confondante les styles byzantin, gothique et mauresque dans une composition polychrome de briques rouges, de tuiles verniées et de mosaïques dorées. La cour intérieure, avec ses arcades et ses jardins symétriques, évoque autant l’Alhambra que Ravenne.
Depuis 1918, l’édifice abrite l’université nationale de Tchernovtsy. Les étudiants traversent chaque jour des salles dont les plafonds peints et les sols en mosaïque feraient la fierté de n’importe quel musée. L’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011 a confirmé ce que les habitants savaient depuis toujours : leur université n’est pas seulement un lieu d’enseignement, c’est une œuvre d’art habitée.
Anecdote : Josef Hlaváka, l’architecte, n’avait que 33 ans quand il reçut la commande. Il mourut en 1908 sans avoir jamais rien construit d’aussi ambitieux. Son chef-d’œuvre de Tchernovtsy resta une anomalie dans l’histoire de l’architecture — un bâtiment sans vrai précédent et sans descendance stylistique, comme s’il avait existé hors du temps.
Cinq cultures, une ville : le miracle bucovien
Ce qui distingue Tchernovtsy de toutes les autres villes ukrainiennes, c’est l’intensité de son multiculturalisme historique. Sous l’Empire austro-hongrois (1775–1918), la ville était un carrefour où Ukrainiens (Ruthènes), Roumains, Juifs, Allemands et Polonais vivaient côte à côte, chacun avec ses écoles, ses journaux, ses théâtres et ses lieux de culte. Cette cohabitation, imparfaite mais réelle, a produit une culture métissée dont les traces sont encore visibles partout.
La Herrengasse (aujourd’hui rue Kobylyanskaya), artère piétonne centrale, aligne des façades Sécession et Art nouveau qui ne dépareraient pas à Vienne ou à Prague. Le théâtre dramatique, copié sur l’Opéra de Vienne en miniature, accueille encore des spectacles en ukrainien. Les synagogues — il en reste quelques-unes, reconverties pour la plupart — et les églises orthodoxes et catholiques grecques se succèdent dans un même quartier, témoignant d’une diversité que le XXe siècle a brutalement interrompue.
L’héritage juif : une mémoire qui ne s’éteint pas
Avant la Shoah, les Juifs représentaient près du tiers de la population de Tchernovtsy. La ville fut un foyer majeur de la culture yiddish et germanophone juive. Paul Celan, l’un des plus grands poètes de langue allemande du XXe siècle, y naquit en 1920. Rose Ausländer, autre poétesse majeure, y vécut également. La Todesfuge de Celan — peut-être le poème le plus important jamais écrit sur la Shoah — porte en elle les échos de cette ville perdue.
L’occupation roumaine et allemande entre 1941 et 1944 décima la communauté. Des déportations massives vers la Transnistrie emportèrent des dizaines de milliers de Juifs de Bucovine. Aujourd’hui, des plaques commémoratives, un mémorial et le vieux cimetière juif — l’un des plus grands d’Europe de l’Est, avec ses milliers de stèles envahies par la végétation — rappellent ce monde englouti. Visiter Tchernovtsy sans prendre le temps de cette mémoire, c’est passer à côté de la moitié de son âme.
Églises peintes et montagnes de Bucovine
L’oblast de Tchernovtsy, bien que le plus petit d’Ukraine, offre une diversité de paysages surprenante. Les contreforts des Carpates commencent à l’ouest de la ville, offrant des collines boisées, des prairies d’altitude et des villages de montagne où les traditions paysannes sont encore vivaces. Les églises en bois, décorées de fresques extérieures dans le style bucovien, rappellent les célèbres monastères peints de la Bucovine roumaine voisine.
Le village de Khotyn, au nord, possède une forteresse médiévale spectaculaire au-dessus du Dniestr. Cette citadelle, construite entre le XIIIe et le XVIe siècle, a résisté aux Mongols, aux Turcs, aux Polonais et aux Cosaques. Les remparts, remarquablement conservés, offrent une vue plongeante sur le canyon du Dniestr qui fait office de frontière naturelle avec la Moldavie. Pour les amateurs de randonnée et de paysages carpatiques, la région d’Ivano-Frankivsk et les Carpates se trouvent à quelques heures de route au nord-ouest.
Ce que l’on ressent en marchant dans Tchernovtsy
Il y a un mot allemand que les habitants plus âgés utilisent encore parfois pour décrire leur ville : Gemütlichkeit — un mélange de confort, de chaleur humaine et de lenteur bienveillante. Tchernovtsy a cette qualité intacte. Les cafés du centre servent encore le café à la viennoise dans des tasses en porcelaine. Les librairies sont nombreuses pour une ville de cette taille. Les parcs municipaux, hérités de l’époque autrichienne, sont entretenus avec une fierté visible.
Le rythme de la ville est plus lent que celui de Lviv, sa voisine plus célèbre. Ici, personne ne court. Les terrasses de restaurant se remplissent dès les premiers rayons de soleil. Les conversations durent. On croise des étudiants en architecture qui dessinent les façades, des retraitées qui promènent leur chien dans des parcs où les statues austro-hongroises côtoient les bancs soviétiques. Ce mélange de couches historiques, vécu avec une naturalité déconcertée, est ce qui rend Tchernovtsy unique.
Tchernovtsy comparée à ses régions voisines
| Critère | Tchernovtsy | Ivano-Frankivsk | Carpates | Ternopil |
|---|---|---|---|---|
| Ambiance | Austro-hongroise, multiculturelle | Montagnarde, étudiante | Naturelle, rurale | Historique, religieuse |
| Point fort | Université UNESCO, architecture | Porte des Carpates | Randonnée, ski | Châteaux, Pochayiv |
| Multiculturalisme | Très élevé | Modéré | Hutsul | Modéré |
| Durée idéale | 2–3 jours | 1–2 jours | 3–5 jours | 2 jours |
| Accès depuis Kiev | Train de nuit (10 h) | Train (8–10 h) | Via Ivano-Frankivsk | Train (7–9 h) |
Conseils pratiques pour organiser votre séjour
- Prendre le train de nuit depuis Kiev — Le voyage dure environ 10 heures, mais les couchettes sont confortables et vous arrivez le matin dans la lumière douce de la Bucovine. C’est l’option la plus économique et la plus reposante.
- Débuter par l’université — Arrivez tôt le matin pour éviter les groupes. Les visites guidées sont disponibles en ukrainien et parfois en anglais. Le billet est modique et donne accès à l’ensemble du complexe.
- Flâner dans la rue Kobylyanskaya — Cette artère piétonne est le cœur battant de la ville. Cafés, librairies, façades Sécession — prévoyez au moins une heure sans destination précise.
- Consacrer une demi-journée à l’héritage juif — Le cimetière juif, les mémoriaux et l’ancienne synagogue Temp’l méritent un temps de recueillement et de compréhension.
- Excursion à la forteresse de Khotyn — À 60 km au nord, cette citadelle médiévale au bord du Dniestr est l’une des plus impressionnantes d’Ukraine. Prévoir une demi-journée avec le trajet.
Erreurs à ne pas commettre
La première erreur est de ne réserver qu’une seule journée. L’université seule demande deux heures, la ville ancienne une demi-journée, et Khotyn une autre demi-journée. Deux nuits sur place sont un minimum raisonnable.
La deuxième erreur est de comparer systématiquement Tchernovtsy à Lviv. Les deux villes partagent un héritage austro-hongrois, mais l’atmosphère est radicalement différente. Lviv est polonaise et latine ; Tchernovtsy est bucovienne et orientale. Chacune mérite d’être appréciée pour ce qu’elle est.
Troisièmement, ne négligez pas les environs. L’oblast est petit, mais la forteresse de Khotyn, les villages de montagne et les églises en bois de la campagne bucovienne enrichissent considérablement l’expérience. Se limiter au centre-ville, c’est renoncer à la Bucovine elle-même.
Géographie et connexions régionales
L’oblast de Tchernovtsy (8 100 km²) est le plus petit d’Ukraine — à peine la taille du département de la Lozère. Il occupe une position de carrefour entre l’Ukraine, la Roumanie et la Moldavie, au pied des contreforts orientaux des Carpates. Le Prout et le Dniestr traversent la région, créant des paysages de canyons et de prairies alluviales. Au nord-ouest, la région d’Ivano-Frankivsk offre l’accès aux hauts sommets des Carpates. À l’est, Ternopil prolonge le voyage vers la Galicie et les châteaux de la Podolie. La proximité de la frontière roumaine (Suceava est à 40 km) ouvre la possibilité de circuits transfrontaliers incluant les monastères peints de Moldavie roumaine.
Cinq questions que se posent les voyageurs
- Pourquoi l’université de Tchernovtsy est-elle classée UNESCO ?
- L’ancienne résidence des métropolites de Bucovine, inscrite en 2011, mêle les styles byzantin, gothique et mauresque dans un ensemble architectural unique en Europe, conçu entre 1864 et 1882 par Josef Hlaváka.
- Comment se rendre à Tchernovtsy depuis Kiev ?
- Le train de nuit (départ vers 18 h, arrivée le lendemain matin) est l’option la plus pratique pour 530 km. En voiture, comptez 7 à 8 heures. Des vols intérieurs existent également.
- Quelle est la meilleure saison pour visiter Tchernovtsy ?
- Mai–juin pour la végétation luxuriante, septembre–octobre pour les couleurs automnales. L’été est agréable, l’hiver froid mais charmant sous la neige.
- La région est-elle sûre pour les voyageurs ?
- Tchernovtsy se situe à l’extrême sud-ouest de l’Ukraine, très loin des zones de conflit. La région est sûre pour le tourisme. Consultez les conseils de votre ministère des Affaires étrangères avant tout déplacement.
- Peut-on combiner Tchernovtsy avec les Carpates ?
- Absolument. Ivano-Frankivsk et les Carpates sont à 2 h 30 de route au nord. Un itinéraire naturel relie Tchernovtsy, les Carpates et Ivano-Frankivsk en 5 à 7 jours.