Certaines régions d'Ukraine se dévoilent d'un coup d'œil. Ternopil, elle, se mérite. Il faut quitter les grands axes, emprunter des routes secondaires bordées de tournesols, traverser des villages où le temps semble s'être arrêté, pour tomber soudain sur un château perché au sommet d'une falaise calcaire ou sur l'entrée d'une grotte qui s'enfonce dans les entrailles du plateau podolien. Cette région de 13 800 km², nichée entre la Galicie et la Podolie, est le territoire secret des passionnés de patrimoine et de nature souterraine. Si vous aimez les lieux où les touristes ne vont pas encore, Ternopil vous attend.
Le plateau podolien est une merveille géologique. Pendant des millions d'années, les rivières ont creusé dans le calcaire des canyons profonds aux parois verticales, créant un relief tourmenté qui évoque davantage certaines régions du Caucase que l'image plate qu'on se fait souvent de l'Ukraine. Le Zbroutch, le Seret et le Strypa serpentent au fond de ces gorges, offrant des points de vue spectaculaires depuis les rebords du plateau.
C'est dans ce calcaire que se cachent les grottes de Podillia — des centaines de cavités, dont certaines comptent parmi les plus longues grottes de gypse au monde. La grotte d'Optymistytchna, avec ses 236 km de galeries cartographiées, est la plus longue grotte de gypse de la planète. La grotte d'Ozerna, la grotte de Krychtaleva et plusieurs autres offrent des concétions de cristaux de gypse d'une beauté irréelle. L'exploration spéléologique dans cette région est une expérience unique en Europe.
En surface, le paysage n'est pas moins séduisant. Les champs de blé et de tournesols alternent avec des bosquets de chênes, des vergers et des prairies fleuries. Au printemps, les cerisiers en fleurs transforment les villages en cartes postales vivantes. Ce n'est pas de la mise en scène : c'est simplement la Podolie telle qu'elle existe depuis des siècles.
La densité de châteaux et de forteresses dans la région de Ternopil n'est pas un hasard. Pendant des siècles, cette zone était une frontière : au nord, la forêt et les royaumes slaves ; au sud, la steppe ouverte d'où déferlaient périodiquement les cavaliers tatars et ottomans. Chaque colline stratégique, chaque éperon rocheux a été fortifié. Le résultat est une concentration exceptionnelle de patrimoine militaire médiéval et renaissance.
Le château de Zbaraj est le mieux conservé de la région. Construit au début du XVIIe siècle par la puissante famille Vychnevetsky, c'est une forteresse bastionnée à l'italienne, entourée de douves et de remparts imposants. Aujourd'hui transformé en musée, il retrace l'histoire tumultueuse de la Podolie avec des collections d'armes, de cartes anciennes et de costumes d'époque. Le château a résisté à un siège célèbre de Bohdan Khmelnytsky en 1649, épisode qui reste vif dans la mémoire locale.
Buchach offre une scène différente : les ruines de son château du XIVe siècle dominent une petite ville qui fut un centre culturel juif et polonais d'importance. C'est ici que naquit l'écrivain Shmuel Yossef Agnon, prix Nobel de littérature en 1966. Le mariage du patrimoine architectural en ruines et du souvenir littéraire donne à Buchach une atmosphère particulière, empreinte d'une nostalgie qui ne doit rien au kitsch.
Skala-Podilska et Terebovlia complètent le tableau avec des ruines de forteresses posées sur des falaises calcaires, offrant des panoramas vertigineux sur les canyons du Zbroutch et du Hnézna. On peut facilement organiser un circuit de châteaux d'une journée en reliant ces sites, espacés de 30 à 50 km.
La capitale régionale tire une partie de son charme de son lac artificiel, créé au XVIe siècle par la construction d'un barrage sur la rivière Seret. Ce plan d'eau de 300 hectares en plein cœur de ville est devenu le poumon de Ternopil : les habitants s'y retrouvent pour se promener, courir, ou simplement s'asseoir sur un banc face à l'eau. Les soirs d'été, la lumière du couchant sur le lac, avec l'église de l'Exaltation-de-la-Sainte-Croix en arrière-plan, est d'une beauté tranquille.
La ville a été lourdement endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale et l'architecture du centre est largement soviétique. Mais quelques pépites subsistent : l'église de la Nativité du Christ, l'ancien monastère dominicain, et surtout l'ambiance générale d'une ville universitaire de l'ouest ukrainien — jeune, dynamique, profondément patriote et fidèle à ses traditions.
L'oblast de Ternopil est considéré comme l'une des régions les plus religieuses d'Ukraine. Les églises gréco-catholiques et orthodoxes y sont omniprésentes, et les fêtes religieuses rythment la vie des villages avec une intensité qu'on ne retrouve guère ailleurs dans le pays. Pâques est le moment culminant : la nuit pascale, chaque village s'illumine de processions aux flambeaux, les familles apportent à l'église leurs paniers de paska (pain de Pâques) et d'œufs décorés pour la bénédiction.
Cette ferveur n'est ni folklorique ni touristique : elle fait partie du tissu même de la vie locale. Assister à un office du dimanche dans une petite église en bois d'un village podolien, entendre les polyphonies du chœur résonner sous les voûtes, est une expérience qui marque durablement — même les voyageurs les plus agnostiques.
Le patrimoine religieux matériel est tout aussi riche. La région compte des dizaines d'églises en bois des XVIe-XVIIIe siècles, certaines classées au patrimoine de l'UNESCO dans le cadre de l'inscription des tserkvas en bois des Carpates et de la région. Ces petites églises à triple coupole, aux icônes noircies par l'encens de siècles, sont des trésors discrets que le voyageur curieux découvrira au détour d'un chemin de terre.
« On cherchait le château de Skala-Podilska et on s'est perdus dans un village. Une vieille dame nous a indiqué le chemin, puis nous a invités à goûter ses cornichons maison et son miel. On est repartis une heure plus tard avec un pot de confiture de prunes et l'adresse de sa nièce à Ternopil pour le cas où on aurait besoin de quoi que ce soit. L'hospitalité podolienne ne s'invente pas. »
— Carnet de voyage d'un randonneur français, septembre 2022.
La région de Ternopil se visite naturellement en combinaison avec Lviv, distante de 130 km à l'ouest. Voici un programme pour en profiter pleinement.
Accès : Ternopil est accessible en train depuis Lviv (2-3 h), Kiev (train de nuit, environ 8 h) et Ivano-Frankivsk (2 h). Une voiture est indispensable pour le circuit des châteaux et des grottes — les transports en commun ne desservent pas les sites secondaires.
Hébergement : Ternopil dispose de quelques hôtels modernes. À Zbaraj, une maison d'hôtes à proximité du château permet de combiner visite et nuitée au calme. Les prix sont très raisonnables par rapport à Lviv.