Dre Olena Kovalenko
Maître de conférences en histoire médiévale à l'Université de Pau, spécialiste de la Rus de Kiev (IXe-XIIIe siècle) et des identités slaves orientales. Auteure de Kiev au Moyen Âge : pouvoir, christianisation et identité (Presses universitaires, 2021). Consultante pour plusieurs documentaires historiques franco-ukrainiens. Portrait éditorial — reconstitution d'entretien.
Depuis le 24 février 2022, l'histoire médiévale de la Rus de Kiev est sortie des amphithéâtres universitaires pour envahir les débats politiques. La justification russe de l'invasion repose en partie sur une lecture de cette histoire : la thèse d'un peuple unique, héritier commun de la Rus. Face à cette instrumentalisation, les historiens ont une responsabilité particulière. Nous avons rencontré la Dre Olena Kovalenko, qui consacre depuis vingt ans ses recherches à cette période charnière. Commençons par notre dossier complet sur la Kievan Rus pour le cadrage historique, puis place à l'interview.
Mathieu Leroux : La Rus de Kiev — qu'est-ce exactement ? Pouvez-vous commencer par une définition claire ?
Dre Kovalenko : La Rus de Kiev est un État médiéval — le premier grand État slave oriental — qui s'est constitué entre la fin du IXe siècle et 1240. On situe conventionnellement sa fondation à 882, quand le prince varègue Oleg s'empare de Kiev et en fait sa capitale, remplaçant Novgorod. L'empire s'étend alors sur un vaste territoire qui correspond aujourd'hui à l'Ukraine centrale et septentrionale, à la Biélorussie et à la Russie occidentale. Son centre politique, économique, religieux et culturel est Kiev — une ville sur le Dniepr, sur le territoire de l'Ukraine actuelle. C'est important à préciser, parce que parfois on l'oublie dans les débats : le centre de la Rus n'était pas à Moscou, qui n'a été fondée qu'en 1147, soit deux siècles après l'apogée de la Rus.
Mathieu Leroux : Pourquoi certains affirment-ils que la Rus de Kiev est russe ? Quelle est l'origine de cette thèse ?
Dre Kovalenko : Cette thèse a une longue histoire historiographique. Elle se consolide au XVIIIe siècle sous Pierre le Grand, qui veut légitimer son empire en l'inscrivant dans la continuité de l'ancienne Rus. Les historiens officiels de l'Empire russe — dont Nikolaï Karamzine — développent l'idée que Moscou est l'héritière directe de Kiev, que la « translocation » du centre de pouvoir vers Moscou-Vladimir au XIIIe siècle est une continuité, pas une rupture. Cette vision est reprise et amplifiée à l'époque soviétique, qui a besoin d'un grand récit fondateur pour les trois peuples frères — Russes, Ukrainiens, Biélorusses.
Mathieu Leroux : Et que répondent les historiens ukrainiens à cette thèse ?
Dre Kovalenko : Ils soulignent avant tout la discontinuité. Quand la Rus de Kiev s'effondre sous les coups mongols en 1240, ses régions ne forment pas un bloc uni qui se « déplace » vers Moscou. La principauté de Galicie-Volhynie, à l'ouest, continue à fonctionner jusqu'en 1349 sous des dynastes proprement ukrainiens — les Romanovitch. Kiev reste un centre ecclésiastique important. Les populations ukrainiennes du territoire de la Rus centrale restent sur place, sous domination mongole puis lituano-polonaise, et développent une culture distincte. Parallèlement, le grand-duché de Moscou se constitue au nord-est, dans des conditions climatiques, sociales et politiques très différentes. Ce sont deux évolutions parallèles depuis un tronc commun, pas une continuité directe.
Mathieu Leroux : Le baptême de 988 et Vladimir le Grand — quelle importance pour l'identité ukrainienne aujourd'hui ?
Dre Kovalenko : C'est fondamental. Volodymyr le Grand, en adoptant le christianisme byzantin en 988, a fait de Kiev un centre de civilisation à part entière. La cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, construite par son fils Yaroslav le Sage vers 1037-1050, est directement inspirée de la Sainte-Sophie de Constantinople. C'est un projet politique : montrer que Kiev égale Constantinople. Volodymyr est canonisé saint dans l'Église orthodoxe ukrainienne et dans l'Église grecque-catholique ukrainienne. Sa statue devant le parlement ukrainien à Kiev est l'un des symboles les plus forts de la continuité revendiquée entre la Rus et l'Ukraine moderne. Après 2022, plusieurs villes ukrainiennes ont renommé leurs avenues « avenue Vladimir le Grand » ou « avenue Volodymyr le Grand » — signe de l'importance symbolique persistante de ce personnage pour l'identité nationale.
Mathieu Leroux : Idées reçues rapides — vrai ou faux sur la Rus de Kiev ?
Dre Kovalenko :
« Les Varègues étaient des Vikings » — VRAI. Les fondateurs de la Rus (Riourik, Oleg, Igor) étaient des Scandinaves, probablement d'origine suédoise, qui ont navigué vers le sud le long des fleuves slaves. Ils ont rapidement adopté la langue et les coutumes slaves.
« Kiev était la plus grande ville d'Europe au XIe siècle » — VRAI. À son apogée sous Yaroslav le Sage, Kiev comptait entre 50 000 et 100 000 habitants. Seules Paris et Constantinople la dépassaient en Europe.
« La Rus de Kiev était un État unifié » — FAUX. C'était une fédération lâche de principautés héréditaires, souvent en guerre entre elles. L'unité n'a existé que sous quelques règnes exceptionnels (Vladimir, Yaroslav, Vladimir Monomaque).
« Les Mongols ont détruit toute la Rus » — PARTIELLEMENT VRAI. Kiev est dévastée, mais les régions de Galicie-Volhynie à l'ouest résistent mieux. Novgorod n'est pas prise. L'impact est différencié selon les régions.
« Moscou était la capitale de la Rus » — FAUX. Moscou n'est mentionnée pour la première fois dans les chroniques qu'en 1147, quand la Rus de Kiev est déjà en déclin. Elle n'a jamais été la capitale de la Rus.
Mathieu Leroux : Yaroslav le Sage et la Rousskaïa Pravda — qu'est-ce que cela nous dit sur la nature de cet État ?
Dre Kovalenko : La Rousskaïa Pravda est extraordinaire parce qu'elle nous montre une société élaborée, avec une hiérarchie sociale complexe, un système judiciaire, des règles de propriété et d'héritage précises. Elle distingue les « gens libres » des esclaves, les marchands des artisans, les bojars des paysans. Elle prévoit des amendes différenciées selon le statut de la victime — ce qui nous dit beaucoup sur la structure sociale. Yaroslav le Sage est aussi le prince qui établit la métropole ecclésiastique de Kiev — avec un métropolite russe (Hilarion) pour la première fois, plutôt qu'un grec envoyé de Constantinople. C'est un acte d'autonomie culturelle et religieuse majeur.
Mathieu Leroux : La conquête mongole de 1240 et ses conséquences sur le long terme ?
Dre Kovalenko : 1240 est une date-coupure absolue. Batu Khan détruit Kiev en décembre : les sources parlent de la ville réduite à quelques dizaines de maisons. La population est massacrée ou fuit. Le métropolite quitte Kiev pour Vladimir, puis pour Moscou (1325) — un déplacement ecclésiastique lourd de conséquences symboliques, que les historiens russes interprètent comme le « passage du flambeau » de Kiev à Moscou. Les historiens ukrainiens, eux, soulignent que ce déplacement est lié à des pressions politiques moscovites, pas à une légitimité historique. La région de Galicie-Volhynie, moins touchée, devient le centre du renouveau culturel ukrainien au XIIIe-XIVe siècle — un fait souvent négligé dans les synthèses occidentales.
Mathieu Leroux : En 2026, ce débat est-il devenu plus brûlant depuis l'invasion ?
Dre Kovalenko : Absolument. Putin a publié un essai en juillet 2021 — « De l'unité historique des Russes et des Ukrainiens » — qui est une synthèse de la thèse maximaliste : un seul peuple, une seule histoire, l'Ukraine moderne est une création artificielle. Cet essai a été largement commenté dans les milieux académiques comme un texte politique déguisé en argumentation historique. Après le 24 février 2022, les historiens ukrainiens et une grande partie de la communauté internationale ont répondu en insistant sur la spécificité ukrainienne : la discontinuité avec la Russie moscovite, le particularisme de la culture ukrainienne — langue, Cosaques, traditions orthodoxes propres, etc. Notre dossier sur les monuments religieux ukrainiens hérités de la Rus, notamment la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, illustre bien cette continuité matérielle entre la Kievan Rus et l'Ukraine contemporaine. La guerre a transformé ce débat académique en enjeu existentiel pour beaucoup d'Ukrainiens — et en responsabilité particulière pour nous, historiens, de rétablir les faits contre les instrumentalisations.
Pour comprendre comment ces racines médiévales se reflètent dans la ville de Kiev d'aujourd'hui, une visite s'impose : la cathédrale Sainte-Sophie, la Laure des Grottes, la place Maïdan — chaque lieu est une couche de cet héritage complexe.
Mathieu Leroux : Que dit la science historique internationale sur ce sujet ?
Dre Kovalenko : La communauté internationale des médiévistes est assez claire sur plusieurs points. Premièrement, la Rus de Kiev est l'ancêtre commun de plusieurs peuples — pas la propriété exclusive d'un seul. Deuxièmement, la continuité avec l'Ukraine est au moins aussi forte qu'avec la Russie, sinon plus : le territoire de la Rus centrale correspond mieux à l'Ukraine actuelle qu'à la Russie. Troisièmement, les instrumentalisations politiques de l'histoire médiévale — quelle que soit leur origine — sont méthodologiquement inacceptables. Des historiens comme Timothy Snyder (Yale), Serhii Plokhy (Harvard), Martin Dimnik ou Janet Martin ont contribué à clarifier ces points pour un public international. L'Ukraine dispose désormais d'une historiographie internationale solide qui reconnaît sa particularité.
Mathieu Leroux : Pour conclure — trois choses à retenir sur la Rus de Kiev ?
Dre Kovalenko : Un. La Rus de Kiev est un État médiéval dont le centre était Kiev, sur le territoire de l'Ukraine actuelle. Toute affirmation qui minore ce fait géographique fondamental doit être questionnée.
Deux. Elle est l'ancêtre commun de plusieurs peuples — ukrainiens, russes, biélorusses — mais avec des évolutions très différentes depuis le XIIIe siècle. La divergence est aussi importante que l'origine commune.
Trois. L'instrumentalisation politique de l'histoire médiévale pour justifier des aggressions contemporaines ne résiste pas à l'analyse historique sérieuse. L'histoire de la Rus de Kiev est un patrimoine commun de l'humanité — pas une arme géopolitique. La culture et les différences entre les langues ukrainienne et russe illustrent bien comment deux héritages d'un tronc commun ont divergé sur plusieurs siècles. La culture ukrainienne contemporaine, portée notamment par des initiatives comme weareukraine.fr, incarne cette spécificité que l'histoire médiévale aide à comprendre.
Questions fréquentes sur la Kievan Rus et l'identité ukrainienne
La Rus de Kiev est-elle le berceau de la Russie ou de l'Ukraine ?
Elle est l'ancêtre commun des deux, ainsi que de la Biélorussie. Mais son centre politique et culturel se situait à Kiev (territoire ukrainien actuel). La continuité directe avec l'Ukraine est au moins aussi forte qu'avec la Russie, et les historiens internationaux s'accordent sur le fait que Moscou n'a jamais été la capitale de la Rus.
Qui était Vladimir le Grand (Volodymyr le Grand) ?
Prince de Kiev (vers 958-1015) qui a christianisé la Rus en 988 en adoptant le rite byzantin. Il est canonisé saint dans les Églises orthodoxe et catholique ukrainienne. Sa statue devant le parlement à Kiev est un symbole central de l'identité nationale ukrainienne.
Qu'est-ce que la Rousskaïa Pravda de Yaroslav le Sage ?
Le premier code de lois de la Rus de Kiev, promulgué sous Yaroslav le Sage (1019-1054). Ce document juridique régissait les amendes, les héritages, les droits des témoins et la hiérarchie sociale. Il constitue l'un des textes fondateurs du droit slave oriental.
Quand a pris fin la Rus de Kiev et pourquoi ?
La Rus de Kiev s'est fragmentée progressivement au XIIe siècle puis a été dévastée par l'invasion mongole de 1237-1241. Kiev est saccagée en décembre 1240 par les armées de Batu Khan. La principauté de Galicie-Volhynie à l'ouest survit jusqu'en 1349.
Pourquoi ce débat est-il particulièrement sensible en 2026 ?
L'essai de Putin de juillet 2021 « De l'unité historique des Russes et des Ukrainiens » a instrumentalisé l'histoire de la Rus pour nier la légitimité de l'Ukraine comme État distinct. Les historiens ukrainiens et internationaux ont largement réfuté ces arguments. Le débat est devenu un enjeu identitaire et politique de premier ordre depuis le 24 février 2022.
Pour aller plus loin, notre dossier encyclopédique sur la Rus' de Kiev complète cet entretien avec une chronologie détaillée, une carte des principautés et une bibliographie. Retrouvez aussi les récits de voyages culturels en Ukraine qui permettent de parcourir les sites de la Rus médiévale — cathédrale Sainte-Sophie, Laure des Grottes, Tchernihiv.