Le vin ukrainien n’est plus une curiosité confidentielle. En 2026, les cépages autochtones comme le Telti-Kuruk et le Sukholymanskyi, les terroirs contrastés d’Odessa et de Transcarpatie, ainsi que le retour progressif des vignobles historiques produisent des vins de plus en plus précis et singuliers. Nous avons rencontré Daria Kostenko, œnologue et directrice technique d’un domaine familial en vallée de la Tisza, pour une conversation sans filtre sur la réalité actuelle de la viticulture ukrainienne.
L’entretien s’est déroulé au début du mois d’octobre 2026, entre les cuves et les vignes encore chargées de Furmint et de Telti-Kuruk. Avec 15 ans d’expérience partagés entre Odessa et Zakarpattia, Daria Kostenko fait partie des experts qui portent le programme « Wines of Ukraine » à l’international. Ce qui suit est le fruit d’une discussion dense, technique et passionnée.
Daria Kostenko
Oenologue — Directrice technique d'un domaine viticole
Vallée de la Tisza, oblast de Zakarpattia (Transcarpatie), Ukraine
15 ans d'expérience dans les vignobles de Transcarpatie et d'Odessa, formée à l'Institut national de viticulture et d'oenologie de Kyiv.
Auteure de cahiers de dégustation sur les cépages autochtones ukrainiens et ambassadrice du programme « Wines of Ukraine ».
Le vin ukrainien en 2026 : quel bilan réaliste ?
Antoine : Daria, on entend beaucoup parler d’un renouveau du vin ukrainien depuis quelques années. Mais derrière les communiqués optimistes, quel est vraiment l’état des lieux en 2026 ?
Daria : Le bilan est contrasté mais encourageant. Selon les chiffres du service agricole extérieur américain (USDA FAS), la production est passée d’environ 660 000 hectolitres en 2021 à une reprise progressive en 2023, 2024 et 2025 après le choc brutal de 2022. Les statistiques restent cependant partielles : elles mesurent mal ou excluent les territoires occupés, notamment une grande partie de la Crimée et certaines zones du sud.
Ce qui est concret, c’est que le programme « Wines of Ukraine » a joué un rôle majeur dans la structuration de l’export. En 2025, les exportations de vin de raisin (HS 2204) ont atteint 8,88 millions de dollars, auxquelles s’ajoutent 200 000 dollars de vermouth et autres. La Roumanie représente 41 % des volumes, suivie des États-Unis (9 %), de la Moldavie, du Kazakhstan et du Royaume-Uni. L’Europe reste le premier continent destinataire.
Pour approfondir l’histoire de la principale région viticole historique, je vous recommande notre article sur l’identité multiethnique d’Odessa, qui explique beaucoup de choses sur le contexte culturel des vins du littoral.
Quels sont les vrais cépages emblématiques du vignoble ukrainien ?
Antoine : Quand on parle de cépages ukrainiens, on pense souvent à des variétés internationales. Quels sont ceux qui portent réellement l’identité du pays ?
Daria : Il faut distinguer les cépages autochtones, les anciens et les internationaux bien acclimatés. Le Telti-Kuruk (« queue de renard » en raison de la forme de sa grappe) est sans doute le plus emblématique du sud. Ce cépage blanc traditionnel de l’oblast d’Odessa a survécu au phylloxera. Il donne des vins frais, minéraux, floraux, avec une acidité bien marquée, aussi bien en version tranquille qu’en effervescents de plus en plus réussis.
Le Sukholymanskyi (ou Sukholimansky), créé dans les années 1950 à l’Institut Taïrov près d’Odessa par croisement de Chardonnay et Plavai, est plus aromatique, floral et fruité. On l’utilise parfois en macération pour des vins orange très intéressants.
Le Rkatsiteli, bien qu’il soit d’origine géorgienne, est largement implanté en Ukraine méridionale depuis très longtemps et fait partie du paysage. On trouve également du Chardonnay, de l’Aligoté, du Cabernet Sauvignon, du Pinot Noir, du Riesling, du Saperavi et du Furmint, surtout en Transcarpatie.
Telti-Kuruk et Sukholymanskyi : deux cépages à connaître absolument
Antoine : Vous semblez particulièrement attachée à ces deux cépages. Pourquoi méritent-ils autant d’attention de la part des amateurs ?
Daria : Parce qu’ils racontent l’histoire du vignoble ukrainien mieux que beaucoup d’autres. Le Telti-Kuruk est un survivant. Ses vins ont une signature saline et une tension minérale que l’on retrouve rarement ailleurs à ce niveau de prix. En 2024 et 2025, plusieurs domaines d’Odessa ont sorti des versions effervescentes en méthode traditionnelle qui rivalisent avec certains pétillants d’Europe centrale.
Le Sukholymanskyi, lui, est plus polyvalent. Sa capacité à supporter une macération pelliculaire sans devenir agressif en fait un excellent candidat pour les vins orange. Nous en avons produit un millésime 2023 qui a passé 8 mois en amphore : notes d’abricot sec, de thé noir et d’épices douces. C’est un vin qui vieillit étonnamment bien.
Odessa, Transcarpatie, Crimée : comparaison des grands terroirs
Antoine : Peut-on vraiment parler d’une identité commune du vin ukrainien alors que les terroirs sont si différents ?
Daria : Non, et c’est justement ce qui rend la chose passionnante. Historiquement, l’oblast d’Odessa représentait environ la moitié de la superficie viticole nationale avec son littoral de la mer Noire et le delta du Danube. Les vins y sont solaires, mais les meilleurs domaines travaillent désormais l’acidité et la fraîcheur.
La Transcarpatie (Zakarpattia) est très différente. Nous sommes sur des reliefs volcaniques, avec une influence centre-européenne marquée. Les vins blancs y sont plus droits, parfois avec une touche de Furmint qui rappelle le Tokaj. Les vins doux y ont aussi une belle tradition.
La Crimée, malgré l’annexion non reconnue de 2014, reste historiquement majeure. Les pressoirs et amphores retrouvés à Chersonèse Taurique prouvent que le vin y était produit dès le IVe siècle avant J.-C.
Pour mieux comprendre le contexte géographique et culturel de cette région viticole majeure, notre guide de Moukatchevo et de la Transcarpatie est un excellent complément.
De Chersonèse Taurique à Golitsyne : la véritable histoire du vin ukrainien
Antoine : On parle souvent de l’héritage soviétique. Mais l’histoire est bien plus ancienne, n’est-ce pas ?
Daria : Bien plus ancienne. Des vestiges de pressoirs et d’amphores datant du IVe siècle av. J.-C. ont été découverts sur la côte sud de la Crimée, dans l’ancienne colonie grecque de Chersonèse Taurique, près de l’actuelle Sébastopol.
La production d’effervescents est attestée dès 1799 à Sudak et Alouchta. En 1820, le comte Mikhaïl Vorontsov fait planter massivement des vignes et construit un grand établissement près de Yalta. Mais c’est vraiment le prince Lev Golitsyne qui marque l’histoire en fondant en 1878 le domaine de Novy Svet près de Sudak. Il est le véritable père des vins effervescents de style champenois en Crimée.
Cette histoire longue explique pourquoi on retrouve aujourd’hui une telle diversité de styles dans les vins d’Ukraine.
Les vins effervescents et l’héritage de Novy Svet
Antoine : Novy Svet reste-t-il une référence ou est-ce devenu un mythe marketing ?
Daria : C’est une référence historique réelle, même si le domaine a connu des hauts et des bas. La méthode traditionnelle est profondément ancrée en Crimée depuis Golitsyne. Aujourd’hui, certains producteurs d’Odessa et même de Transcarpatie reprennent le flambeau avec des assemblages incluant Telti-Kuruk, Rkatsiteli et parfois du Pinot Noir ou du Chardonnay.
Nous observons une belle progression qualitative sur les millésimes 2022 à 2025, malgré les difficultés logistiques.
Macération et vins orange : une nouvelle vague en Ukraine ?
Antoine : Les vins orange sont à la mode partout. Est-ce une mode passagère en Ukraine ou une vraie adéquation avec les cépages et les terroirs ?
Daria : C’est une vraie adéquation, surtout avec le Sukholymanskyi et certaines sélections de Rkatsiteli. La macération pelliculaire révèle des arômes de fruits à noyau, de thé et d’épices qui s’accordent particulièrement bien avec la cuisine ukrainienne, notamment les plats à base de poisson du Danube, les varenyky aux champignons ou les fromages fumés des Carpates.
Nous ne sommes pas dans la sur-extraction. Nos vins orange restent digestes, avec une structure tannique fine. C’est un style qui correspond bien à notre climat et à notre philosophie.
Pour comprendre l’influence du climat et des sols volcaniques de la région, je vous invite à lire notre guide des Carpates ukrainiennes.
Comment choisir et déguster les vins d’Ukraine quand on voyage ?
Antoine : Un voyageur français arrive en Ukraine et veut découvrir les vins locaux sans se faire piéger par le marketing. Quels sont vos conseils concrets ?
Daria : Je vous recommande de privilégier les domaines qui mentionnent le cépage et le millésime sur l’étiquette. Cherchez les mots Telti-Kuruk, Sukholymanskyi ou « vin de macération ». En Transcarpatie, les caves autour de Moukatchevo et Berehove proposent souvent des visites intéressantes.
- Commencez par un Telti-Kuruk tranquille pour comprendre la signature minérale du sud.
- Goûtez ensuite un blanc de Transcarpatie (Furmint ou Riesling) pour voir la différence de tension.
- Privilégiez les millésimes 2023 et 2024, qui ont bénéficié d’une belle maturité sans excès de chaleur.
Concernant les boissons slaves traditionnelles, vous trouverez d’excellentes références sur l’épicerie en ligne Le Picier Russe si vous souhaitez continuer votre exploration une fois rentré en France.
Exportations et avenir : que peut-on attendre des vins ukrainiens ?
Antoine : Pensez-vous que les vins d’Ukraine peuvent un jour s’imposer comme une catégorie reconnue en Europe de l’Ouest ?
Daria : Oui, mais cela prendra du temps et exigera de la constance. Le programme « Wines of Ukraine » a permis de structurer la communication et de participer à des salons majeurs. Les dégustateurs internationaux commencent à remarquer la singularité du Telti-Kuruk et la qualité des effervescents.
Notre plus grand défi reste la stabilité géopolitique et la capacité à investir dans du matériel moderne. Mais la qualité est là. Les vignobles ukrainiens ont une identité forte : minéralité sudiste, tension volcanique de l’ouest, et une vraie tradition de macération que nous n’avons pas inventée pour suivre une mode, mais parce qu’elle correspond à nos cépages.
Pour découvrir les événements vinicoles et culturels liés, consultez notre calendrier des festivals en Ukraine.
Enfin, pour ceux qui souhaitent découvrir les boissons slaves dans leur ensemble, Le Picier Russe propose une sélection intéressante de produits d’Europe de l’Est.
Questions rapides — idées reçues : vrai ou faux ?
Le Rkatsiteli est un cépage autochtone ukrainien.
Partiellement faux. Il est originaire de Géorgie mais est implanté en Ukraine depuis plusieurs siècles et fait désormais pleinement partie de l’identité viticole du sud du pays.
La Crimée reste le premier producteur de vin ukrainien.
Faux. Statiquement, Odessa dominait historiquement (près de 50 % de la superficie). La Crimée est aujourd’hui difficile à quantifier précisément en raison de l’occupation.
Le Telti-Kuruk a disparu après le phylloxera.
Faux. C’est justement l’un des rares cépages traditionnels du sud de l’Ukraine à y avoir survécu.
Les vins orange sont une invention marketing récente en Ukraine.
Faux. La macération pelliculaire est une technique ancienne dans la région de la mer Noire. Nous la redécouvrons simplement avec des méthodes plus précises.
Tous les vins ukrainiens sont doux.
Faux. Si la tradition des vins doux existe en Transcarpatie, la grande majorité des vins modernes, surtout en blanc, sont secs et tendus.
Le programme « Wines of Ukraine » n’a eu aucun impact.
Faux. Il a clairement structuré la communication à l’export et contribué à la reprise observée entre 2023 et 2025.
Conclusion — Les 3 choses à retenir
- Le vin ukrainien possède une identité forte : entre le Telti-Kuruk minéral d’Odessa, les vins de macération du Sukholymanskyi et les blancs tendus de Transcarpatie, il y a une réelle diversité de styles à découvrir.
- L’histoire est ancienne et prestigieuse : des Grecs de Chersonèse au prince Golitsyne à Novy Svet, la viticulture ukrainienne ne date pas d’hier et cela se sent dans la capacité à produire des vins de caractère.
- La qualité progresse malgré les difficultés : les chiffres d’exportation de 2025 et la montée en gamme des domaines indépendants montrent que le mouvement est bien engagé. Le voyageur curieux sera récompensé.
Questions fréquentes
Quels sont les meilleurs cépages autochtones ukrainiens ?
Le Telti-Kuruk et le Sukholymanskyi sont les deux variétés les plus intéressantes. Le premier donne des vins minéraux et floraux, le second se prête particulièrement bien à la macération et aux vins orange. Le Rkatsiteli, bien qu’il soit géorgien à l’origine, fait aussi partie de l’histoire viticole du pays depuis plusieurs siècles.
Où trouver les meilleurs vins en Transcarpatie ?
La vallée de la Tisza et les environs de Berehove et Moukatchevo concentrent les domaines les plus sérieux. Les reliefs volcaniques et le climat plus continental y donnent des vins blancs à la belle acidité et une belle aptitude au vieillissement.
Les vins ukrainiens sont-ils chers ?
Non. Ils restent très bien positionnés en rapport qualité-prix. Vous trouverez d’excellents blancs entre 12 et 25 euros à la propriété, et des cuvées ambitieuses (macération longue, effervescents en méthode traditionnelle) entre 25 et 45 euros.
Peut-on visiter des caves en Ukraine en toute sécurité en 2026 ?
Oui, particulièrement en Transcarpatie (Zakarpattia) et dans l’oblast d’Odessa. Ces deux régions restent accessibles et les domaines ont repris leurs activités d’accueil avec professionnalisme. La Crimée est une autre question, plus complexe.
Les vins orange ukrainiens valent-ils le détour ?
Absolument, surtout ceux issus de Sukholymanskyi ou de Rkatsiteli avec une macération maîtrisée. Ils offrent une belle alternative aux vins orange géorgiens, avec une identité plus minérale et une acidité souvent plus vive.
Quel est le meilleur moment pour visiter les vignobles ukrainiens ?
La période de septembre à mi-octobre est idéale : vendanges, couleurs d’automne magnifiques en Transcarpatie et possibilité de goûter les vins primeurs ou les derniers millésimes en compagnie des vignerons.