Odessa occupe une place singulière dans l'histoire ukrainienne et européenne. Fondée il y a moins de deux siècles et demie sur les rives de la mer Noire, cette ville portuaire a développé une identité propre, façonnée par des vagues successives de colonisation, de commerce et d'échanges culturels. Grecs, Juifs ashkénazes, Italiens, Arméniens, Français et Ukrainiens y ont cohabité, créant un melting-pot méditerranéen au cœur de la steppe pontique. Pour découvrir la ville au-delà de son histoire, la page Odessa d'Ukraine-Zoom offre un guide pratique à jour.
La question de l'identité d'Odessa — ukrainienne, russe, cosmopolite ou tout à la fois — est au cœur des débats depuis l'indépendance de 1991 et, plus encore, depuis l'invasion russe de 2022. Cet article retrace chronologiquement l'histoire de la ville, de sa fondation ottomane à son statut actuel de métropole ukrainienne résiliente, en passant par ses communautés fondatrices, ses figures littéraires et son patrimoine architectural unique.
Fondation de 1794 : de la forteresse ottomane à la ville impériale
Avant 1789, l'emplacement d'Odessa est occupé par Khadjibeï, une modeste forteresse ottomane avec un petit port de pêche. Le 14 septembre 1789, les troupes russes commandées par Alexandre Souvorov s'en emparent lors de la guerre russo-turque. La place reste peu peuplée jusqu'à l'ukase impérial du 2 septembre 1794, par lequel Catherine II ordonne la construction d'une grande ville portuaire sur ce site.
L'impératrice confie l'organisation à José de Ribas, amiral d'origine espano-napolitaine, et à l'ingénieur hollandais Franz de Voland. Ils tracent le plan en damier de la future ville selon les principes de l'urbanisme néoclassique. Le nom Odessa est adopté officiellement en 1795 — les historiens estiment qu'il s'inspire d'Odessos, une cité grecque antique dont on situait l'emplacement approximatif dans la région.
La croissance de la ville est spectaculaire. En 1800, Odessa compte 6 000 habitants. En 1823, lors du séjour de Pouchkine, elle en dénombre déjà 35 000. En 1850, la population atteint 90 000 personnes, faisant d'Odessa la quatrième ville de l'Empire russe après Saint-Pétersbourg, Moscou et Varsovie. Ce développement rapide doit beaucoup à ses deux premiers gouverneurs : le duc de Richelieu (1803-1814) et le comte de Langeron (1815-1822), deux émigrés français qui accordent des exemptions fiscales, attirent des marchands étrangers et développent les infrastructures portuaires.
Le cosmopolitisme fondateur : Grecs, Juifs, Italiens et Français
Le cosmopolitisme n'est pas un accident de l'histoire d'Odessa, c'est un projet délibéré. Le duc de Richelieu accorde dès 1804 des privilèges commerciaux aux marchands étrangers : exemption de droits de douane pendant dix ans, liberté de culte, droit de propriété. La ville devient rapidement une zone franche de fait, attirant des négociants du bassin méditerranéen tout entier.
Les Grecs constituent l'une des communautés fondatrices. Plusieurs milliers de marchands grecs s'y installent dès les années 1790, notamment des familles de Chio, de Smyrne et de Constantinople fuyant les troubles ottomans. Ils dominent le commerce de grains et fondent la Société grecque de commerce (1817). La cathédrale grecque de la Trinité, construite en 1804, est l'une des premières grandes églises de la ville. Ce patrimoine culturel de la mer Noire et du monde slave fait d'Odessa un carrefour unique en Europe orientale.
Les Italiens — principalement des Génois et des Napolitains — apportent leur savoir-faire architectural et commercial. Giuseppe Torricelli, Carlo Frapolli et Francesco Boffo laissent leur empreinte sur les façades néoclassiques du centre historique. Les Arméniens contrôlent une partie du commerce de soie. Les Allemands de la Volga s'installent dans les faubourgs agricoles. Quant aux Français, leur présence est surtout administrative et intellectuelle, portée par les gouverneurs eux-mêmes.
Cette mixité n'est pas sans tensions. Les rivalités commerciales entre Grecs et Juifs débouchent sur des violences en 1821. Mais pendant la majeure partie du XIXe siècle, Odessa incarne une forme d'ouverture rare dans l'empire tsariste — ce que l'historien américain Charles King appelle « l'exception odessienne ».
Pouchkine à Odessa (1823-1824) : l'exil créateur
Alexandre Pouchkine arrive à Odessa le 3 juillet 1823, après un séjour de trois ans à Kichinev (Moldavie). Le poète, assigné à résidence pour ses idées libérales, est officiellement attaché au bureau du gouverneur général Mikhail Vorontsov. Sa présence dans la ville est l'une des plus célèbres de l'histoire littéraire russe, et sa mémoire est omniprésente dans les rues d'Odessa.
Pendant treize mois, Pouchkine fréquente les salons des grandes familles d'Odessa, visite le théâtre — l'un des mieux approvisionnés de l'empire en opéras italiens —, se baigne dans la mer et écrit. C'est à Odessa qu'il rédige les premiers chapitres d'Eugène Onéguine, plusieurs poèmes du Cycle romantique et les premières lignes de Poltava. La ville lui inspire des descriptions de la mer Noire qui resteront parmi les plus belles de la langue russe.
Sa liaison avec Élisabeth Vorontsova, épouse du gouverneur, provoque la rupture avec les autorités. Le comte Vorontsov intercepte des lettres compromettantes et demande son transfert. Le 31 juillet 1824, Pouchkine quitte Odessa pour le domaine familial de Mikhaïlovskoïe, au nord de la Russie. Mais sa marque sur la ville est durable : un monument à sa gloire est érigé boulevard Primorsky en 1889, et la rue Pouchkine (Pouchkinska) porte son nom depuis 1900.
L'escalier Potemkine et l'architecture néoclassique
L'escalier Potemkine est le symbole architectural le plus connu d'Odessa dans le monde entier — même si peu savent qu'il ne s'appelle ainsi que depuis 1955, en référence au film d'Eisenstein de 1925. L'escalier est construit entre 1837 et 1841 par les architectes Francesco Boffo et Georgy Toricelli pour relier le boulevard Primorsky, en hauteur, au port. Il compte 142 marches réparties sur 27 rampes, avec dix paliers de repos. Une curiosité technique : vu d'en haut, on ne voit que les paliers, qui masquent les marches. Vu d'en bas, on ne voit que les marches.
L'architecture du centre historique d'Odessa est largement néoclassique, avec des influences italiennes et françaises. Les bâtiments du boulevard Primorsky, avec leurs colonnades et leurs façades ocre, évoquent davantage Naples ou Gênes que les villes ukrainiennes de l'intérieur. L'hôtel de ville (1834), l'ancienne Bourse (1852) et le palais du gouverneur (1826) forment un ensemble cohérent, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2023 dans la catégorie « paysage urbain historique ». Pour en savoir plus sur l'architecture religieuse de la région, voir l'article sur l'architecture des églises ukrainiennes et le style baroque.
Les catacombes d'Odessa constituent un autre patrimoine souterrain exceptionnel. La ville est construite sur du calcaire coquillier (rakushnyak) qui a été extrait pour la construction pendant tout le XIXe siècle, créant un réseau de galeries évalué à 2 500 kilomètres de longueur. Ces tunnels ont servi de cache pendant la Seconde Guerre mondiale, puis d'espace de résistance clandestine.
Le port d'Odessa : moteur économique de l'Empire
Le port d'Odessa est la raison d'être de la ville. Dès les années 1810, il devient le principal point d'exportation des céréales ukrainiennes vers la Méditerranée et l'Europe occidentale. La région du nord de la mer Noire — la steppe pontique — est le grenier à blé de l'Empire russe, et Odessa en est la clé de voûte commerciale.
En 1817, le tsar Alexandre Ier accorde à Odessa le statut de port franc (porto franco) : toutes les marchandises entrent et sortent sans droits de douane. Ce privilège, maintenu jusqu'en 1859, transforme la ville en hub commercial méditerranéen. Les maisons de commerce anglaises, françaises, grecques et arméniennes s'y installent massivement. Le volume des exportations de blé passe de 100 000 tchetverti (mesure de grain) en 1800 à 6,5 millions en 1850.
La construction des premiers quais modernes débute en 1828 sous la direction de l'ingénieur français Louis Gayard. En 1865, le chemin de fer relie Odessa à Balta (futur réseau vers Kyiv et Vienne), décuplant les capacités de transit. En 1875, la jonction ferroviaire atteint Kharkiv, intégrant Odessa au réseau continental européen. Avant la Première Guerre mondiale, Odessa est le quatrième port d'exportation mondiale de céréales, derrière Montevideo, Buenos Aires et New York.
La communauté juive : grandeur, pogroms et Shoah
La communauté juive d'Odessa est l'une des plus importantes et des plus influentes de l'empire russe. Le recensement de 1897 dénombre 138 935 Juifs à Odessa, soit 34,4 % de la population totale. Contrairement à d'autres villes de la Zone de résidence, Odessa offre une relative liberté aux Juifs : accès à l'éducation, droits commerciaux, mobilité professionnelle.
La ville est un foyer intellectuel et culturel majeur. Chaïm Nahman Bialik, considéré comme le père de la poésie hébraïque moderne, y vit de 1905 à 1921. Ahad Ha'am, philosophe fondateur du sionisme culturel, y développe ses idées. Sholem-Yankev Abramovitch (Mendele Moïkher-Sforim), père de la littérature yiddish moderne, y enseigne. La revue littéraire hébraïque Ha-Shiloah est fondée à Odessa en 1896.
Mais la ville connaît aussi une série de pogroms meurtriers : 1821, 1859, 1871, 1881 et — le plus grave — celui d'octobre 1905, qui fait entre 400 et 800 morts et détruit 1 600 maisons juives. Ces violences alimentent les flux migratoires vers les États-Unis et la Palestine. Entre 1880 et 1914, plus de 200 000 Juifs odessites s'embarquent pour l'Amérique du Nord au départ du port d'Odessa.
La Shoah frappe Odessa de plein fouet. La ville est occupée par les forces roumaines alliées de l'Allemagne à partir d'octobre 1941. Le 22 octobre 1941, un attentat contre le quartier général roumain provoque une répression féroce : 34 000 Juifs sont massacrés en quatre jours dans la périphérie d'Odessa. Au total, on estime que 100 000 Juifs odessites périssent dans les camps de Transnistrie et les exécutions de masse de 1941 à 1944. La communauté juive ne se reconstituera jamais à son niveau d'avant-guerre.
L'identité ukrainienne d'Odessa depuis 1991
Après l'indépendance de l'Ukraine en 1991, Odessa doit négocier une identité nouvelle. La ville russophone à 60-70 % entretient des liens culturels et familiaux forts avec la Russie, et cette situation a parfois nourri des tensions avec Kyiv. En mai 2014, des affrontements entre manifestants pro-russes et pro-ukrainiens se soldent par la mort de 48 personnes dans l'incendie de la Maison des syndicats — un événement traumatique dont les cicatrices restent vives.
L'invasion russe à grande échelle de février 2022 transforme la donne. Odessa devient une cible de missiles et de drones russes, dont plusieurs frappent le port et le centre historique, endommagent la cathédrale de la Transfiguration et tuent des dizaines de civils. Paradoxalement, ces attaques renforcent l'attachement de la population à l'identité ukrainienne. En 2022-2023, le Conseil municipal vote le déboulonnage des monuments soviétiques, le renommage de dizaines de rues et le passage officiel à l'ukrainien dans l'administration.
Le sondage du Centre Razumkov de novembre 2022 indique que 85 % des Odessites se définissent comme Ukrainiens (contre 70 % en 2019). La langue ukrainienne progresse dans l'espace public, la restauration et les médias locaux. Pour les voyageurs qui souhaitent se préparer à visiter le pays, l'article Voyage en Ukraine en 2026 donne les informations pratiques à jour.
La culture odessienne : humour, cinéma et musique
Odessa est réputée pour son humour particulier — l'humour odessite — qui mêle l'ironie juive ashkénaze, le sens de l'improvisation et un goût pour l'absurde hérité du cosmopolitisme. La culture orale odessienne, riche en blagues (anekdoty) et en personnages hauts en couleur, a profondément influencé l'humour russe et soviétique. Isaac Babel, né à Odessa en 1894, en est le chroniqueur littéraire par excellence : ses Contes d'Odessa (1921-1931) décrivent le quartier juif de Moldavanka et ses gangsters charismatiques avec une ironie douce-amère.
Le cinéma soviétique a une dette envers Odessa. Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein, tourné en grande partie dans la ville, est l'un des films les plus influents de l'histoire du cinéma mondial. La scène de l'escalier — reconstitution fictive d'une répression réelle — est citée dans des centaines d'ouvrages de théorie cinématographique. Les studios d'Odessa (fondés en 1919) ont produit plusieurs centaines de films soviétiques jusqu'à la dissolution de l'URSS.
La tradition musicale d'Odessa est également riche. La ville a formé des interprètes classiques d'envergure mondiale : le pianiste Sviatoslav Richter y naît en 1915, le violoniste David Oïstrakh y grandit. Le Conservatoire d'Odessa (fondé en 1913) reste l'une des grandes écoles de musique d'Ukraine. La chanson populaire odessienne, avec ses mélodies klezmer et ses paroles mêlant russe, yiddish et ukrainien, constitue un genre à part entière dans le folklore de la mer Noire.
L'Opéra national d'Odessa — joyau néo-baroque
L'Opéra national d'Odessa est considéré comme l'un des plus beaux édifices de scène d'Europe orientale. La salle actuelle, inaugurée le 1er octobre 1887, est l'œuvre des architectes viennois Ferdinand Fellner et Hermann Helmer — le même duo qui a construit les opéras de Graz, Augsbourg, Brno et Zagreb. La façade est de style néo-baroque viennois, la salle intérieure reprend les codes du style rococo, avec des loges dorées sur cinq niveaux et un plafond peint représentant des scènes de Shakespeare.
Un premier théâtre avait été construit sur le même emplacement en 1809. Après un incendie en 1873, il est reconstruit et amélioré. Le bâtiment actuel a coûté 1,8 million de roubles — une somme considérable pour l'époque — financée en partie par les marchands grecs et juifs de la ville. Tchaikovski, qui séjourne à Odessa en 1893, assiste à plusieurs représentations dans cette salle et la décrit comme « la plus raffinée qu'il m'ait été donné de voir ».
En 2022-2023, l'opéra est partiellement fermé en raison des alertes aériennes et des coupures d'électricité, mais il n'a pas interrompu entièrement ses représentations — les musiciens et chanteurs ukrainiens ont poursuivi des concerts à la bougie ou avec des générateurs, dans une geste de résistance culturelle qui a ému le monde entier.
Questions fréquentes sur Odessa
Quand Odessa a-t-elle été fondée ?
Odessa est fondée officiellement le 2 septembre 1794 sur ordre de l'impératrice Catherine II de Russie. Elle est construite sur le site de la forteresse ottomane de Khadjibeï, conquise en 1789. Son développement rapide est confié aux ducs de Richelieu et Langeron, gouverneurs franco-français qui y attirent marchands grecs, juifs, italiens et arméniens.
Pourquoi Pouchkine a-t-il séjourné à Odessa ?
Alexandre Pouchkine est exilé à Odessa de 1823 à 1824, après une première relégation à Kichinev. À Odessa, il fréquente les salons, complète le premier chapitre d'Eugène Onéguine et entretient une liaison tumultueuse avec Élisabeth Vorontsov. Il est transféré à Mikhaïlovskoïe en août 1824 après des lettres compromettantes interceptées.
Qu'est-ce que l'escalier Potemkine ?
L'escalier Potemkine est un monument néoclassique de 142 marches reliant le boulevard Primorsky au port d'Odessa, construit entre 1837 et 1841. Il tire son nom du film d'Eisenstein (1925). Sa perspective crée une illusion d'optique : les 200 mètres de longueur sont invisibles depuis le haut.
Quelle est la communauté juive d'Odessa ?
En 1897, les Juifs représentent 34 % de la population d'Odessa. La ville est un centre d'édition hébraïque et yiddish, patrie de Bialik et Babel. Elle subit des pogroms en 1821, 1859, 1871, 1881 et 1905. Pendant la Shoah, les Nazis et alliés roumains massacrent environ 100 000 Juifs odessites entre 1941 et 1944.
Odessa est-elle ukrainienne ou russe ?
Odessa est une ville ukrainienne, capitale de l'oblast d'Odessa. Depuis 2022, la guerre a renforcé l'identité ukrainienne de la ville : déboulonnage des monuments soviétiques, renommage des rues et retour à l'ukrainien dans l'espace public. En 2022, 85 % des Odessites se définissent comme Ukrainiens selon le Centre Razumkov.
Que visiter à Odessa ?
Les sites incontournables sont l'escalier Potemkine, l'Opéra national néo-baroque (1887), le boulevard Primorsky, le marché Pryvoz, les catacombes (2 500 km de tunnels), la plage d'Arcadia et le quartier historique inscrit au patrimoine mondial UNESCO en 2023.