« La France m'a appris à expliquer l'Ukraine » — rencontre avec Olena Kovalenko, enseignante ukrainienne à Paris

Ancienne professeure de littérature ukrainienne à Kyiv, Olena Kovalenko vit depuis douze ans à Paris où elle enseigne le français. Elle nous parle de son intégration, de la communauté ukrainienne en France, de la langue comme identité et de ce que la guerre a changé dans son rapport à ses deux pays.

Portrait d'une Ukrainienne expatriée à Paris, rue typique du 12e arrondissement
Portrait d'Olena Kovalenko, enseignante FLE et expatriée ukrainienne à Paris

Olena Kovalenko

Enseignante de FLE · Paris 12e · 12 ans en France

Ancienne professeure de littérature ukrainienne à l'Université nationale de Kyiv-Mohyla

Un parcours de Kyiv à Paris : l'enseignement comme fil conducteur

Vous avez quitté Kyiv il y a douze ans pour vous installer à Paris. Qu'est-ce qui a motivé ce départ, et comment s'est passée votre arrivée en France ?

À l'époque, c'était une décision assez pratique : je suivais mon mari qui avait obtenu un poste de recherche à Paris. Je n'avais pas nécessairement prévu de m'installer définitivement — dans ma tête, c'était deux ou trois ans, puis on verrait. J'enseignais la littérature ukrainienne à l'Université Kyiv-Mohyla depuis sept ans, un travail que j'aimais profondément. Arriver à Paris avec ma maîtrise en littérature comparative et ne pas pouvoir exercer immédiatement dans mon domaine, c'était difficile à accepter.



La première année a été une vraie traversée du désert linguistique. Je parlais un peu d'anglais, très peu de français. J'ai suivi des cours intensifs, j'ai immergé ma curiosité dans cette langue — et j'ai découvert que j'aimais l'apprendre. Un ami m'a conseillé de passer une certification FLE. Je l'ai fait, j'ai commencé à donner des cours particuliers, puis j'ai intégré une école de langues dans le 12e. Aujourd'hui je travaille avec des adultes qui apprennent le français pour des raisons professionnelles. Le fil conducteur, c'est toujours l'enseignement — c'est le cœur de qui je suis.

Être Ukrainienne en France avant 2022

Comment viviez-vous votre identité ukrainienne en France avant 2022 ? Est-ce que l'Ukraine existait pour les gens que vous rencontriez ?

Honnêtement, l'Ukraine était quasi invisible. Pas d'une manière hostile — simplement absente. Quand je disais que j'étais ukrainienne, la réaction la plus fréquente était : « C'est une partie de la Russie, non ? » Ou bien : « Ah, c'est près de la Pologne ? » Très peu de gens connaissaient l'emplacement exact du pays, ses villes, sa langue, son histoire. Et ceux qui connaissaient quelque chose connaissaient souvent Tchernobyl — ce qui est compréhensible, mais réducteur.



J'avais pris l'habitude d'expliquer. Je disais : l'Ukraine est un pays indépendant depuis 1991, avec une langue propre, une culture propre, une histoire qui remonte à la Rus' de Kiev au IXe siècle. Je parlais de nos poètes, de notre cuisine, de notre architecture baroque. Ce n'était pas de la frustration — c'était plutôt de la pédagogie. D'une certaine façon, la France m'a appris à expliquer l'Ukraine, parce que je ne pouvais pas tenir pour acquis que mon interlocuteur savait de quoi je parlais. La diaspora ukrainienne en France partageait souvent cette expérience d'avoir à se raconter.

La diaspora ukrainienne : solidarité et invisibilité

Aviez-vous des liens avec la communauté ukrainienne à Paris avant 2022 ? Comment fonctionnait cette diaspora ?

Il y avait des réseaux, mais assez discrets. L'église orthodoxe ukrainienne de Paris jouait un rôle important comme point de rassemblement, surtout pour les fêtes — Noël, Pâques, la Pentecôte. Il existait quelques associations culturelles qui organisaient des cours de langue ukrainienne pour les enfants, des concerts, des expositions. Des rencontres autour de la cuisine, de la broderie. Mais ce n'était pas une communauté très visible dans l'espace public parisien.



La plupart des Ukrainiens que je connaissais à Paris étaient soit des professionnels hautement qualifiés — médecins, ingénieurs, universitaires —, soit des travailleurs dans les services. Il y avait peu d'entre-deux. Et beaucoup, comme moi, avaient une vie très intégrée dans la société française tout en maintenant des liens forts avec l'Ukraine : des appels quotidiens à la famille, des retours au pays deux ou trois fois par an, un suivi intense de l'actualité ukrainienne. On vivait une sorte de double vie émotionnelle. Des médias comme weareukraine.fr, le magazine de référence de la communauté ukrainienne en France, ont contribué à rendre cette communauté plus visible et à créer un espace d'information en français sur l'Ukraine.

La langue ukrainienne : fierté et revendication identitaire

Vous êtes spécialiste de littérature ukrainienne. Quel rôle joue la langue dans l'identité des Ukrainiens que vous fréquentez, ici comme là-bas ?

La langue ukrainienne a une charge identitaire immense que les non-Ukrainiens comprennent parfois difficilement. Pendant des siècles, l'ukrainien a été interdit, marginalisé, ridiculisé — par l'Empire russe puis par l'Union soviétique. Il y a eu des décrets impériaux du XIXe siècle interdisant l'impression de livres en ukrainien. Il y a eu des décennies où parler ukrainien dans une ville comme Kyiv ou Kharkiv était considéré comme une marque de provincialisme ou de nationalisme dangereux.



Alors quand quelqu'un en France me demande si l'ukrainien et le russe « c'est pareil », je ressens quelque chose de profond. Ce n'est pas la même langue. Ce sont deux langues slaves distinctes, aussi différentes que l'espagnol et le portugais. Je recommande toujours aux curieux qui veulent en apprendre les bases d'explorer notre lexique des 30 mots ukrainiens essentiels — c'est une porte d'entrée simple et concrète. Et pour comprendre la différence avec le russe, notre article sur la comparaison entre l'ukrainien et le russe est une ressource utile.

Femme ukrainienne portant une vyshyvanka brodée lors d'une fête culturelle ukrainienne à Paris

Comment les Français perçoivent l'Ukraine

Depuis 2022, le regard des Français sur l'Ukraine a-t-il changé ? Comment vivez-vous ce changement ?

Le changement est radical. Du jour au lendemain, tout le monde savait où était l'Ukraine. Les élèves de mes cours de français me posaient des questions sur Kyiv, sur la langue, sur les traditions. Des collègues qui ne m'avaient jamais demandé d'où je venais voulaient soudain comprendre. C'est un sentiment ambigu : d'un côté, la reconnaissance — enfin, l'Ukraine existe dans la conscience collective française. De l'autre, le prix que mon pays paie pour cette visibilité est insupportable.



J'ai aussi découvert des choses qui me touchent profondément chez les Français. Leur sens de la solidarité concrète : des familles qui ont accueilli des réfugiés, des associations qui collectent des médicaments et du matériel, des communes qui ont noué des jumelages avec des villes ukrainiennes. Et leur curiosité intellectuelle : je reçois régulièrement des questions sincères sur la culture, la littérature, l'histoire. Des gens qui commencent à lire Chevtchenko ou Kotsioubynsky en traduction. C'est plus que je n'aurais espéré il y a dix ans.

Cuisine, fêtes et broderie : les traditions maintenues

Quelles traditions ukrainiennes maintenez-vous dans votre quotidien parisien ?

La cuisine, avant tout. Le borchtch est un rituel dominical chez moi — et je peux passer deux heures à le préparer, ce qui choque toujours mes amis français qui ne comprennent pas pourquoi on met autant de temps pour une soupe. Mais le borchtch n'est pas une soupe ordinaire : c'est un acte de mémoire. Avec les varenyky — nos ravioli à la pomme de terre ou au chou —, les holubtsi, les galettes de sarrasin... Cuisiner ukrainien à Paris, c'est rester connectée à quelque chose d'essentiel.



Les fêtes aussi sont importantes. Nous fêtons Noël le 7 janvier selon l'ancien calendrier — même si depuis 2023, de nombreuses Ukrainiens sont passés au 25 décembre, y compris le gouvernement ukrainien, pour se distancier symboliquement de la tradition russe. Pâques reste le moment le plus émouvant : je prépare des pysanky, les œufs peints traditionnels, avec mes fils. Et la vyshyvanka — la chemise brodée — je la porte lors de chaque événement communautaire. Ce sont ces petits gestes qui maintiennent le fil. Vous pouvez en lire davantage dans notre article sur les traditions ukrainiennes.

S'intégrer professionnellement : de la littérature au FLE

La reconversion de professeure de littérature à enseignante de FLE — comment s'est-elle passée ? Avez-vous l'impression d'avoir perdu quelque chose de votre identité professionnelle ?

Au début, oui, j'avais l'impression d'un rétrécissement. J'avais consacré des années à la littérature ukrainienne du XXe siècle — aux générations des années vingt, à la période de répression, aux écrivains de la diaspora d'après-guerre. Passer à l'enseignement du vocabulaire quotidien et de la grammaire fonctionnelle, c'était une transition difficile à accepter intérieurement.



Mais avec le temps, j'ai compris que les deux pratiques partagent le même cœur : il s'agit toujours de donner à quelqu'un les outils pour exprimer ce qu'il est, ce qu'il ressent, ce qu'il pense. La langue comme vecteur d'identité. Et j'ai développé des façons d'introduire la culture ukrainienne dans mes cours de FLE — des textes ukrainiens en traduction française, des recettes à commenter, des traditions à expliquer. Mes élèves apprennent le français mais ils reçoivent aussi, en bonus, une petite leçon d'Ukraine.

Transmission et enfants : faire grandir l'Ukraine en France

Vous avez deux fils qui ont grandi en France. Comment avez-vous abordé la transmission de la culture ukrainienne ?

Mes fils ont 16 et 12 ans. Le plus grand est né à Kyiv, le plus jeune à Paris. Ils parlent tous les deux ukrainien — c'est la règle à la maison depuis toujours, même quand c'était tentant de basculer en français pour aller plus vite. Mon mari et moi avions décidé dès le départ : le français c'est pour l'école et les amis, l'ukrainien c'est pour la maison et la famille.



Le résultat est qu'ils sont parfaitement bilingues et que cette double appartenance leur est précieuse. Mon fils aîné, pendant les premières semaines du conflit en 2022, a tenu un journal en ukrainien où il écrivait chaque soir ce qu'il ressentait. Pour un adolescent de 14 ans, c'était une manière de traiter quelque chose d'énorme. La langue était là pour lui. C'est cela, la transmission réussie : que la langue soit disponible dans les moments où on en a le plus besoin.

Pysanky — œufs de Pâques ukrainiens peints avec des motifs traditionnels, tradition maintenue en diaspora

Ukraine 2026 : entre espoir persistant et douleur quotidienne

Nous sommes en 2026. Le conflit dure depuis quatre ans à grande échelle. Comment vivez-vous cela au quotidien, à distance ?

Il y a une fatigue profonde — une fatigue de l'inquiétude. Je vérifie les nouvelles plusieurs fois par jour. Ma mère vit toujours à Kyiv. Mon frère est à Kharkiv. Chaque fois qu'il y a une alerte, j'envoie un message. Chaque fois que la réponse tarde, le silence est insupportable. Cette tension-là ne disparaît pas. On apprend à vivre avec, ce qui n'est pas la même chose que de s'y habituer.



Ce qui me soutient, c'est la résilience que j'observe en Ukraine. Pas la résilience héroïque des images de guerre — quoique cela existe aussi — mais la résilience ordinaire : les gens qui maintiennent leur travail, leurs études, leurs relations. Des amis qui continuent d'organiser des expositions à Kyiv, des concerts, des pièces de théâtre. Cette vie qui insiste face à ce qui veut la détruire. Et la certitude que l'Ukraine qui sortira de cette épreuve sera plus forte dans son identité, plus unie dans ses valeurs. C'est douloureux d'apprendre à se connaître soi-même à ce prix. Mais je crois à cette Ukraine-là.

Ce qu'il faut retenir : idées reçues sur la diaspora ukrainienne

FAUX

« Les Ukrainiens de France parlent russe. » — La plupart des Ukrainiens de la diaspora pré-2022 étaient bilingues ukrainien/russe. Depuis 2022, le passage à l'ukrainien s'est fortement accéléré, y compris au sein de la diaspora en France.

FAUX

« L'ukrainien et le russe c'est la même langue. » — Ce sont deux langues distinctes, avec des vocabulaires, des grammaires et des phonologies différents. L'ukrainien est plus proche du polonais ou du biélorusse que du russe sur de nombreux points.

VRAI

Les Ukrainiens en France maintiennent des traditions culturelles fortes, notamment à travers la cuisine (borchtch, varenyky), les fêtes orthodoxes (Pâques, Noël), la broderie (vyshyvanka) et la transmission de la langue aux enfants.

VRAI

La protection temporaire accordée depuis 2022 a permis à des milliers d'Ukrainiens de s'intégrer rapidement en France avec un accès direct au travail et à l'éducation, sans passer par la procédure d'asile classique.

FAUX

« La diaspora ukrainienne en France était importante avant 2022. » — Avec 30 000 à 50 000 personnes, la diaspora ukrainienne française était l'une des moins nombreuses d'Europe occidentale, loin derrière celles d'Italie, d'Allemagne ou du Portugal.

Ce que l'expérience d'Olena nous apprend

  • L'identité ukrainienne s'exprime dans la quotidienneté : la langue à la maison, la cuisine du dimanche, les pysanky de Pâques — des gestes simples qui maintiennent un fil culturel à des milliers de kilomètres de Kyiv.
  • La visibilité de l'Ukraine en France depuis 2022, aussi douloureusement acquise soit-elle, a créé des conditions nouvelles pour que la diaspora soit entendue, reconnue et soutenue.
  • Le bilinguisme des enfants d'expatriés ukrainiens est un patrimoine, pas un obstacle : la langue est disponible dans les moments qui comptent, qu'il s'agisse de joie ou de douleur.

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Questions fréquentes sur la diaspora ukrainienne en France

Combien d'Ukrainiens vivent en France ?

Environ 30 000 à 50 000 Ukrainiens résidaient en France avant 2022. Depuis, la France a accueilli entre 80 000 et 120 000 réfugiés ukrainiens supplémentaires bénéficiant de la protection temporaire de l'UE.

Quelle est la langue officielle de l'Ukraine ?

L'ukrainien est la seule langue officielle de l'Ukraine depuis la Constitution de 1996. C'est une langue slave orientale distincte du russe, avec son propre alphabet cyrillique et des lettres spécifiques (Ї, І, Є).

Comment s'intègrent les expatriés ukrainiens en France ?

Les Ukrainiens en France se distinguent par un niveau d'éducation souvent élevé. L'apprentissage du français, le soutien des associations communautaires et la protection temporaire (depuis 2022) facilitent leur intégration rapide dans le marché du travail et l'éducation.

Quelles traditions ukrainiennes sont maintenues en diaspora ?

Les traditions les plus vivaces incluent la cuisine (borchtch, varenyky), les fêtes orthodoxes (Pâques avec les pysanky, Noël), la broderie (vyshyvanka) et les cours de langue ukrainienne pour les enfants dans les associations.

Quel est le statut des réfugiés ukrainiens en France depuis 2022 ?

Depuis mars 2022, les Ukrainiens bénéficient de la protection temporaire, un statut européen inédit accordant séjour, accès au travail, à l'éducation et aide sociale — sans passer par la procédure d'asile classique.

Où s'informer sur la communauté ukrainienne en France ?

Le site weareukraine.fr est le magazine de référence de la communauté ukrainienne en France. Les associations locales dans les grandes villes et les consulats ukrainiens centralisent également l'information culturelle et administrative.