Les vagues d'émigration ukrainienne : de la Galicie à l'exode de 2022

De 1891 à 2022, l'émigration ukrainienne s'est déployée en cinq grandes vagues : paysanne et transatlantique avant 1914, politique dans l'entre-deux-guerres, tragique après 1945, économique après 1991, déchirée depuis l'invasion russe. Le bilan : environ 9,8 millions de personnes nées en Ukraine vivent aujourd'hui à l'étranger, et jusqu'à 25 millions de descendants dans le monde.

Famille ukrainienne avec paniers d'osier, valises en bois et linge tissé attendant sur le quai d'une gare de Galicie au début du XXe siècle, locomotive à vapeur en arrière-plan, ambiance sépia
Le départ pour les Amériques, au tournant du XXe siècle : les premiers émigrants ukrainiens quittaient la Galicie et la Boukovine avec paniers d'osier et valises de bois.

L'émigration est l'une des grandes constantes de l'histoire ukrainienne moderne. Du premier départ organisé de 1891 à l'exode massif déclenché par l'invasion russe de février 2022, entre 4 et 7 millions de personnes ont quitté le territoire ukrainien selon les périodes et les définitions — et l'ONU comptait environ 9,8 millions de personnes nées en Ukraine vivant à l'étranger à la mi-2024. C'est l'une des plus vastes diasporas d'Europe, dispersée des prairies canadiennes aux banlieues de Varsovie, de Toronto à São Paulo.

Ce dossier refait la chronologie de ces départs en cinq vagues, en s'appuyant sur les chiffres les mieux documentés — recensements canadiens et américains, statistiques de l'ONU, du HCR et de l'Union européenne, registres du ministère ukrainien des Affaires étrangères — puis dresse l'état de la diaspora aujourd'hui. Un même fil conducteur relie tous ces mouvements : partir non pas pour fuir l'Ukraine, mais pour vivre, travailler et préserver ce qu'on y aime.

Cinq vagues, un même moteur : partir pour vivre

Les historiens ukrainiens découpent traditionnellement l'émigration du pays en cinq vagues. Les bornes varient selon les auteurs — les historiographies canadienne et française comptent parfois quatre vagues, en fondant l'entre-deux-guerres dans la première ou dans la troisième — mais la trame est commune : un mouvement paysan d'avant 1914, un mouvement politique dans l'entre-deux-guerres, un mouvement tragique des déplacés de guerre, un mouvement économique post-soviétique, et enfin un mouvement de fuite devant la guerre. Le tableau ci-dessous donne les ordres de grandeur par vague ; les chiffres ne sont pas additives, car chaque source compte selon des méthodes différentes (arrivées, personnes nées en Ukraine, Ukrainiens de souche).

VaguePériodeMoteursDestinations principalesOrdres de grandeur
Première1891-1914Misère agricole, surpopulation de la Galicie et de la BoukovineÉtats-Unis, Canada, Brésil, Argentine~500 000 départs vers les Amériques, dont ~170 000 pour le Canada
Deuxième1920-1939Exil politique, instabilité, émigration de travailCanada, France, Belgique, Amérique du Sud~68 000 au Canada, surtout entre 1924 et 1930
Troisième1945-1953Déplacés de guerre refusant la répatriation soviétiqueCanada, États-Unis, Australie, Amérique du Sud~250 000 dans les camps DP d'Allemagne et d'Autriche ; ~34 000 au Canada
Quatrième1991-2022Effondrement économique, migration de travailRussie puis Pologne, Italie, Tchéquie, Espagne, Allemagne4 à 7 millions selon la définition ; ~6 millions de première génération en 2020
Cinquièmedepuis 2022Guerre, protection temporaireAllemagne, Pologne, Tchéquie, Canada+6,8 millions de réfugiés (HCR) ; >308 000 arrivées CUAET au Canada

Une précision méthodologique avant d'entrer dans le détail : les chiffres de cette page croisent des sources qui ne parlent pas la même langue statistique. Le recensement canadien compte les « Canadiens d'origine ukrainienne », le HCR compte les personnes sous protection, les statistiques polonaises ou tchèques comptent des titres de séjour, et l'ONU compte les personnes nées en Ukraine. Nous indiquons à chaque fois la base retenue.

Première vague (1891-1914) : les paysans de Galicie vers les Amériques

Tout commence en Galicie, province orientale de l'empire austro-hongrois, et dans la Boukovine voisine : terres surpeuplées, partages successoraux qui morcellent les lopins, impôts écrasants. En 1891, deux paysans de Nebyliv, Ivan Pylypow et Wasyl Eleniak, partent en éclaireurs pour le Canada ; le récit de Pylypow sur les terres gratuites déclenche l'émigration, et en 1892 naît la première colonie ukrainienne, à Edna-Star, à l'est d'Edmonton. L'agronome Osyp Oleskiv publie à Lviv deux brochures célèbres — Pro vil'ni zemli (« À propos des terres libres ») et O emigratsiï (« À propos de l'émigration ») — qui structurent le mouvement, pendant que le ministre canadien de l'Intérieur Clifford Sifton recrute en Europe centrale et orientale des colons pour l'Ouest.

Le mécanisme est séduisant : pour 10 dollars, le gouvernement canadien offre 160 acres (environ 65 hectares) de terre défrichable dans les Prairies. Les registres canadiens et l'Encyclopedia of Ukraine retiennent environ 170 000 arrivées ukrainiennes entre 1891 et 1914, dont près des deux tiers dans le Manitoba, la Saskatchewan et l'Alberta. Côté sud, les États-Unis absorbent le gros du flux — près de 350 000 personnes selon les estimations de l'ensemble du mouvement pré-guerre (la Library of Congress compte 254 000 arrivées entre 1899 et 1914), et le Brésil et l'Argentine réunis environ 50 000. À la veille de la guerre, on estime à 700 000-750 000 le nombre d'Ukrainiens dans les Amériques. Cette première diaspora naît des villages de Galicie : comprendre cette région, c'est comprendre le point de départ — nos repères sur Lviv, sa capitale historique, en offrent la porte d'entrée.

Deuxième vague (1920-1939) : émigrés et exilés de l'entre-deux-guerres

La deuxième vague est plus petite et plus politique. Elle mêle deux mondes : les paysans de l'Ukraine occidentale — alors largement polonaise — qui partent pour des raisons économiques, et les soldats, intellectuels et militants de l'éphémère République populaire ukrainienne de 1917-1921, vaincue, qui fuient la Terreur rouge et l'exil forcé. Pour les États-Unis, la Library of Congress estime à environ 12 000 ces émigrés politiques, urbains et instruits, qui transformeront la vie culturelle de la diaspora.

Pour le Canada, le chiffre le mieux établi est celui d'environ 68 000 immigrants ukrainiens à l'entre-deux-guerres, concentrés surtout entre 1924 et 1930, avant que la crise économique des années 1930 ne referme les vannes. Mais cette vague-là ne part pas seulement pour l'Amérique du Nord : l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay accueillent des contingents paysans, et l'Europe de l'Ouest — la France en tête, puis la Belgique et le Royaume-Uni — devient une terre d'asile pour les anciens combattants et étudiants ukrainiens. C'est à cette époque que se fondent en France les premières structures durables de la communauté, racontées dans notre histoire de la diaspora ukrainienne en France.

Troisième vague (1945-1953) : les déplacés de guerre

La troisième vague est née de l'enfer de la Seconde Guerre mondiale. Travailleurs forcés déportés par le Reich (les « Ost-Arbeiter »), rescapés des camps, soldats des armées alliées : à la Libération, environ 250 000 Ukrainiens se retrouvent dans les camps de personnes déplacées (DP) d'Allemagne et d'Autriche. Leur point commun : refuser la répatriation vers l'Union soviétique, où les attendent arrestations, déportations et camps de travail. Beaucoup se dissimulent, fuient ou résistent aux opérations de remise forcée de 1945-1947.

Leur exode dure jusqu'au début des années 1950. Le Canada accueille environ 34 000 d'entre eux entre 1947 et 1954 (dont 32 000 dès 1952), les États-Unis environ 80 000 entre 1947 et 1955 selon la Library of Congress, l'Australie un contingent significatif, et l'Amérique du Sud les reliquats : environ 7 000 pour le Brésil, 6 000 pour l'Argentine, 2 000 pour le Venezuela. Contrairement à la première vague paysanne, celle-ci compte une proportion élevée d'intellectuels, d'officiers et d'anciens fonctionnaires de l'État ukrainien de 1917-1921 : c'est elle qui bâtit granitiquement les églises, les instituts d'enseignement et la presse communautaire qui structurent encore la diaspora nord-américaine.

Salle d'enregistrement des personnes déplacées en Allemagne dans les années 1940 : familles en manteaux et foulards faisant la queue devant des tables en bois couvertes de documents, grande lumière douce des fenêtres
Des millions d'Européens de l'Est, dont quelque 250 000 Ukrainiens, ont transité par les camps de personnes déplacées d'Allemagne et d'Autriche avant leur réinstallation outre-Atlantique (1947-1954).

Quatrième vague (1991-2022) : l'émigration économique vers l'Ouest

L'indépendance de 1991 ouvre une parenthèse inédite : pour la première fois, l'émigration n'est plus une fuite devant la guerre mais devant l'effondrement économique. L'Ukraine comptabilise 2,537 millions d'émigrants entre 1991 et 2004, dont 1,898 million vers d'autres ex-républiques soviétiques et 640 000 vers le reste du monde. Dans un premier temps, les destinations restent post-soviétiques — au début des années 1990, environ 85 % des migrants ukrainiens vivent dans les anciennes républiques de l'URSS, plus de 3 millions en Russie. Puis le pendule bascule vers l'Europe de l'Ouest : au début des années 2000, on estime à 2-3 millions le nombre d'Ukrainiens travaillant temporairement à l'étranger — environ 1 million en Russie, 300 000 en Pologne, 200 000 en Italie, 200 000 en Tchéquie, 150 000 au Portugal, 100 000 en Espagne. La Pologne devient la grande destination des années 2010 : plus de 1,3 million d'Ukrainiens y vivaient en 2019. À la fin de 2021, 1,57 million de citoyens ukrainiens détenaient un titre de séjour dans l'UE, et la population de première génération née en Ukraine et vivant à l'étranger approchait 6 millions. Cette hémorragie de main-d'œuvre est aussi un enjeu économique majeur pour le pays — nos analyses de l'économie ukrainienne y consacrent un volet.

Le Canada, lui, reçoit une part modeste mais qualifiée de cette vague. Le recensement de 2021 y compte environ 126 000 immigrants nés en Ukraine dont la période d'immigration s'étend de 1991 à mai 2021 — dont 31 450 dans la seule région métropolitaine de Toronto. L'Encyclopedia of Ukraine recense de son côté 23 435 immigrants venus d'Ukraine entre 1991 et 2001, puis un flux régulier d'environ 2 500 personnes par an. Les historiographies nord-américaines appellent ce courant la « troisième vague » — en comptant la migration de l'entre-deux-guerres comme un appendice de la première ; nos partenaires de usctoronto.ca lui consacrent un dossier détaillé, the third wave of Ukrainian immigration to Canada after 1991, qui croise recensements et archives communautaires pour raconter ces départs de l'après-indépendance.

Cinquième vague (depuis 2022) : l'exode des réfugiés

Le 24 février 2022, l'invasion russe à grande échelle déclenche la plus rapide vague de déplacements qu'ait connue l'Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le HCR, plus de 6,8 millions de réfugiés ukrainiens ont fui le pays — environ 6,3 millions en Europe selon les estimations de 2024. Pour la première fois, l'Union européenne a activité dès le 4 mars 2022 sa directive de protection temporaire : à mi-2025, plus de 4,7 millions de bénéficiaires en étaient encore couverts. Les principaux pays d'accueil à la fin 2024 étaient :

Cette vague diffère des précédentes par son caractère massif, féminin et temporaire : femmes et enfants d'abord, hommes en âge de combattre restés au pays, et un statut de protection pensé pour permettre le retour. Or le retour peine à s'organiser : les intentions de rentrer ont chuté de 74 % (novembre 2022) à 43 % fin 2024 dans les enquêtes suivies par les think tanks européens, et de 52 % à 31 % entre 2023 et 2024 selon l'agence européenne de l'asile — faute de sécurité, de logements intacts et d'emplois. Les passages de frontière restent pendulaires, allers-retours entre un refuge à l'étranger et un pays que l'on n'abandonne pas. Pour comprendre ce que signifie aujourd'hui « revenir », notre guide du voyage en Ukraine en 2026 détaille les conditions pratiques et de sécurité des déplacements.

Passeport ukrainien bordeaux au trident doré posé sur une table en bois à côté d'une chemise vyshyvanka brodée rouge et noir, d'un smartphone et d'une carte d'embarquement, hall d'aéroport flou en arrière-plan, lumière chaude du soir
Depuis 2022, des millions d'Ukrainiens ont quitté le pays avec un passeport, un sac et l'espoir du retour : la cinquième vague est la première pensée comme temporaire.

La diaspora ukrainienne aujourd'hui : chiffres et visages

Quel bilan dresser aujourd'hui ? Tout dépend de ce que l'on compte. Selon l'ONU, environ 9,8 millions de personnes nées en Ukraine vivaient à l'étranger à la mi-2024 — les principaux pays d'accueil étant la Russie (~2,9 millions, chiffre incertain), l'Allemagne (1,4 million), la Pologne (1,1 million), la Tchéquie (515 000) puis les États-Unis. Selon la définition élargie — Ukrainiens de souche et descendants —, les estimations portent la diaspora mondiale entre 20 et 25 millions de personnes.

Sur ce plan-là, le Canada reste le phare : 1 359 655 Canadiens se déclaraient d'origine ukrainienne au recensement de 2016, faisant de la communauté le neuvième groupe ethnique du pays, et le ministère ukrainien des Affaires étrangères la chiffre à 1,2 million. Les États-Unis comptent 1,5 million d'Ukrainiens de souche et plus, le Brésil environ 500 000, la Moldavie 477 000, le Kazakhstan 333 000, l'Argentine 250 000-300 000. Quant à la France, sa communauté est plus discrète mais historique — et plus engagée que jamais depuis 2022. Cette diaspora, plurielle et séculaire, est devenue l'un des plus puissants réseaux de solidarité d'Europe : elle rapatrie des fonds, accueille les réfugiés et porte la voix de l'Ukraine dans le monde.

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Questions fréquentes sur l'émigration ukrainienne

Quelles sont les grandes vagues d'émigration ukrainienne ?

Les historiens distinguent classiquement cinq vagues : la première (1891-1914), paysanne, vers les Amériques ; la deuxième, interbellum (1920-1939), mêlant émigrés économiques et exilés politiques ; la troisième (1945-1953), celle des déplacés de guerre fuyant la répatriation soviétique ; la quatrième (1991-2022), essentiellement économique, vers l'Ouest ; et la cinquième, depuis le 24 février 2022, celle des réfugiés de guerre. Les historiographies canadienne et française comptent parfois différemment.

Combien d'Ukrainiens ont émigré depuis l'indépendance de 1991 ?

Selon les définitions retenues, entre 4 et 7 millions de personnes ont quitté l'Ukraine entre 1991 et 2022 : le pays a comptabilisé 2,537 millions d'émigrants de 1991 à 2004, et la population de première génération née en Ukraine et vivant à l'étranger approchait 6 millions en 2020. À la fin de 2021, 1,57 million de citoyens ukrainiens détenaient un titre de séjour dans l'Union européenne.

Combien de réfugiés ukrainiens la guerre a-t-elle produits depuis 2022 ?

Selon le HCR, plus de 6,8 millions de réfugiés ukrainiens ont fui le pays depuis l'invasion russe à grande échelle du 24 février 2022. Le dispositif européen de protection temporaire couvrait plus de 4,7 millions de bénéficiaires à mi-2025, l'Allemagne (~1,2 million) et la Pologne (~1 million) en étant les principaux pays d'accueil. Le Canada a admis plus de 308 000 Ukrainiens via le programme CUAET.

Quelle est la différence entre diaspora et migrants nés en Ukraine ?

Les chiffres de l'ONU comptent les personnes nées en Ukraine vivant à l'étranger : environ 9,8 millions à mi-2024. Les chiffres de diaspora incluent les descendants et les Ukrainiens de souche : selon cette définition, l'Ukraine évalue sa diaspora mondiale entre 20 et 25 millions de personnes. Les deux mesures ne sont pas additives ni comparables directement.

Où se trouve la plus grande diaspora ukrainienne ?

Par nombre d'Ukrainiens de souche, la Russie arrive en tête selon les estimations officieuses (jusqu'à 10 millions, chiffre très incertain), suivie du Canada (1,36 million de personnes d'origine ukrainienne au recensement de 2016), des États-Unis (1,5 million et plus) et du Brésil (~500 000). En nombre de personnes nées en Ukraine, ce sont la Russie, l'Allemagne, la Pologne et la Tchéquie qui dominent à mi-2024.