On ne pense pas spontanément à visiter la banlieue d’une capitale. Et pourtant, l’oblast de Kiev — cette vaste région de 28 100 km² qui entoure la métropole sans l’inclure — réserve des surprises que le centre-ville ne laisse pas deviner. J’y ai fait plusieurs excursions à la journée, à chaque fois avec le même étonnement : à une heure de route de la Lavra et du Maïdan, on bascule dans une Ukraine de parcs paysagers, de musées en plein air, de forêts profondes et de petites villes où l’histoire se lit à chaque carrefour. Depuis 2022, cette région porte aussi des cicatrices que le voyageur ne peut ignorer.
Bila Tserkva (« Église blanche » en ukrainien) est la plus grande ville de l’oblast, à 80 km au sud de Kiev. Fondée au XIe siècle par Yaroslav le Sage, elle a traversé toutes les strates de l’histoire ukrainienne. Mais son trésor, c’est le parc Oleksandriia : 200 hectares de jardins paysagers créés à la fin du XVIIIe siècle par le comte polonais Branicki pour son épouse Aleksandra. C’est le plus grand parc paysager d’Ukraine, et l’un des plus beaux d’Europe de l’Est.
Oleksandriia n’a pas la célébrité de Sofiyivka à Ouman, mais il la surpasse en superficie et en diversité botanique. Des cascades, des ponts de pierre, des grottes artificielles et des allées bordées de chênes centenaires composent un univers romantique que le visiteur explore pendant des heures sans croiser les mêmes sentiers. Au printemps, les lilas et les cerisiers ornementaux créent un spectacle de couleurs et de parfums. En automne, les teintes ambre et carmin des érables rivalisent avec les plus beaux parcs d’Europe occidentale.
La ville elle-même mérite qu’on s’y arrête : le centre conserve des églises baroques, un marché animé et une atmosphère de ville provinciale vivante. Les cafés de la place centrale servent un café correct et des gateaux maison à des prix qui rappellent que l’on n’est plus à Kiev.
À 90 km au sud-est de Kiev, la petite ville de Pereiaslav (anciennement Pereiaslav-Khmelnytsky) abrite l’un des ensembles muséographiques les plus singuliers d’Ukraine. Le musée en plein air (Skansen) regroupe 13 musées thématiques dispersés sur un vaste terrain : architecture traditionnelle ukrainienne (maisons en torchis transportées depuis différentes régions), musée du pain, musée de la poterie, musée du transport, musée de l’espace (avec une authentique capsule Soyouz).
La visite prend facilement une demi-journée. Ce qui touche ici, c’est la manière dont les objets du quotidien — un four à pain, un métier à tisser, un chariot payésan — racontent une civilisation entière. Pereiaslav est aussi une ville historique majeure : c’est là que fut signé en 1654 le traité de Pereiaslav entre les Cosaques de Khmelnytsky et le tsar de Moscou — événement dont l’interprétation divise encore historiens ukrainiens et russes.
L’oblast de Kiev est aussi une région urbaine. Brovary (110 000 habitants), à l’est de la capitale, est une ville-dortoir qui s’est développée rapidement ces dernières décennies, avec ses barres d’immeubles modernes mais aussi un centre ancien modeste. Boryspil, connue surtout pour l’aéroport international de Kiev, est une petite ville sur le Dniepr avec une église cosaque du XVIIe siècle que peu de passagers en transit prennent le temps de visiter. Vasylkiv, au sud, possède un monastère ancien et des vergers qui approvisionnent les marchés de la capitale.
Ces villes-satellites n’ont pas l’éclat touristique de Bila Tserkva ou Pereiaslav, mais elles permettent de comprendre la réalité quotidienne de millions d’Ukrainiens qui vivent dans l’orbite de Kiev. C’est une Ukraine de transports en commun bondés, de centres commerciaux flambant neufs et de jardins familiaux où les pommes de terre côtoient les roses.
Il est impossible d’écrire sur l’oblast de Kiev sans évoquer ce qui s’est passé dans le nord de la région en février-mars 2022. Boutcha et Irpin, deux villes résidentielles paisibles situées à quelques kilomètres au nord-ouest de Kiev, ont été occupées par les forces russes pendant cinq semaines. Les images de la rue Yablounska à Boutcha, découverte après le retrait russe le 2 avril 2022, ont bouleversé le monde entier. Des centaines de civils avaient été tués dans des circonstances que les enquêtes internationales ont qualifiées de crimes de guerre.
Irpin, ville de 60 000 habitants connue avant la guerre pour ses résidences modernes et sa proximité avec la forêt, a subi des destructions considérables. Le pont d’Irpin, détruit délibérément par les forces ukrainiennes pour freiner l’avance russe vers Kiev, est devenu un symbole de la résistance — et de la souffrance des civils qui ont dû fuir en traversant la rivière sous les tirs.
Ces villes se reconstruisent. Les bâtiments sont réparés, les habitants reviennent, la vie reprend. Des mémoriaux discrets marquent les lieux de massacre. Pour le voyageur qui passe par l’oblast de Kiev, s’y arrêter un moment n’est pas du tourisme morbide : c’est un acte de mémoire. On ne vient pas pour voir des ruines. On vient pour comprendre, se recueillir, et repartir avec la conscience de ce que cette guerre signifie pour des familles ordinaires.
Le nord de l’oblast de Kiev appartient à la Polésie, cette vaste région de forêts de pins, de marécages et de rivières lentes qui s’étend jusqu’à la Biélorussie. Les forêts autour de Dymer, Ivankiv et Slavoutych (ville construite pour les évacués de Tchernobyl) offrent un dépaysement total à une heure de route de la capitale. Les champignons y poussent en abondance dès septembre, les rivières se prêtent au kayak, et les sentiers forestiers permettent des randonnées dans un silence que les forêts d’Europe occidentale ont rarement.
La région de Zhytomyr, voisine à l’ouest, prolonge cette Polésie forestière avec des paysages similaires. Au sud, l’oblast s’ouvre sur les plaines agricoles de Tcherkassy, avec des champs de tournesols et de blé à perte de vue.
Ignorer l’oblast au profit de Kiev-ville. La plupart des visiteurs ne quittent jamais le centre de Kiev. Bila Tserkva et Pereiaslav sont pourtant à une heure de route et offrent des expériences que la capitale ne propose pas.
Sous-estimer les distances. L’oblast est vaste (28 100 km²). Bila Tserkva au sud et les forêts de Polésie au nord sont séparées par plus de 150 km. Ne pas tenter de tout voir en une journée.
Visiter Boutcha sans préparation émotionnelle. Les mémoriaux sont sobres mais l’impact émotionnel est réel. Les habitants vivent avec cette mémoire au quotidien. Aborder le sujet avec respect et retenue.
Oublier les alertes aériennes. L’oblast de Kiev est régulièrement touché par des alertes. Télécharger l’application d’alerte et suivre les consignes des autorités locales.
| Critère | Kiev Oblast | Kiev (ville) | Tcherkassy | Zhytomyr |
|---|---|---|---|---|
| Point fort | Parcs, musées, mémoire | Patrimoine urbain, Lavra | Cosaques, Dniepr | Forêts, nature sauvage |
| Nature | Forêts, rivières, parcs | Parcs urbains | Dniepr, lacs | Polésie profonde |
| Distance depuis Kiev | 0–100 km | — | 190 km | 140 km |
| Tourisme | Excursions à la journée | Élevé | Faible | Très faible |
| Public idéal | Familles, histoire, nature | Tous publics | Histoire, nature | Aventure, forêt |