Il y a des régions d'Ukraine que les circuits touristiques classiques ne montrent pas. Rivne en fait partie. Située dans le nord-ouest du pays, entre les forêts de Volhynie et les marécages de Polésie, cette région de 20 100 km² est restée à l'écart du tourisme de masse — et c'est précisément ce qui en fait la richesse. Ici, pas de foule devant un monument célèbre, mais le murmure du vent dans des galeries souterraines abandonnées, le silence d'une forêt primaire où les traces de loups marquent encore la neige en hiver, et un tunnel végétal devenu l'un des lieux les plus photographiés du pays.
La géographie de la région de Rivne surprend par sa diversité. Au nord, la Polésie — cette vaste zone humide que les géographes appellent parfois l'« Amazonie de l'Europe » — déploie ses tourbières, ses lacs et ses forêts marcéageuses sur des dizaines de kilomètres. C'est un monde à part, où les villages semblent flotter entre l'eau et la terre, où les cigognes noires nichent encore et où le castor a reconquis chaque cours d'eau.
Au sud, le paysage change radicalement : les collines de Volhynie prennent le relais, couvertes de forêts mixtes de chênes et de charmes qui s'étendent à perte de vue. Entre les deux, la plaine de Rivne offre des terres agricoles fertiles traversées par la rivière Horyn et ses affluents. Cette mosaïque de paysages fait de l'oblast l'une des régions les plus biologiquement riches d'Ukraine, avec une faune qui comprend l'élan, le loup gris, la loutre et une multitude d'espèces d'oiseaux rares.
La ville de Rivne elle-même ne prétend pas rivaliser avec Kiev ou Lviv en matière de monuments spectaculaires. Mais elle possède une âme tranquille qui se révèle à ceux qui prennent le temps de s'y arrêter. Mentionnée pour la première fois en 1283, la ville a traversé toutes les convulsions de l'histoire européenne : domination lituanienne, royaume de Pologne, Empire russe, occupation austro-hongroise briève, Pologne de l'entre-deux-guerres, horreurs de l'Occupation, période soviétique. Chaque époque a laissé sa marque dans le tissu urbain.
Le centre-ville mêle architecture polonaise d'avant-guerre et bâtiments soviétiques, avec çà et là des édifices plus anciens qui ont survécu aux destructions. La cathédrale de la Nativité-de-la-Vierge, l'ancienne synagogue et les allées ombragées du parc Chevtchenko racontent chacune un fragment de cette histoire complexe. Rivne est une ville de province ukrainienne authentique, non retouchée pour le tourisme, et c'est ce qui la rend attachante.
Si un seul lieu devait justifier le détour par Rivne, ce serait le fort de Tarakaniv. À une vingtaine de kilomètres de la ville, cette forteresse militaire construite par l'Empire russe entre 1873 et 1890 est l'un des sites les plus saisissants d'Ukraine. Imaginez un complexe défensif de 4 hectares, conçu pour résister à un siège majeur, avec des casemates voûtées, des galeries souterraines sur plusieurs niveaux, des cours intérieures et des remparts massifs — le tout abandonné et progressivement dévoré par la forêt.
Les arbres poussent désormais sur les toits des casemates. Les racines s'insinuent dans les fissures de la brique. Des colonies de chauves-souris ont élu domicile dans les galeries les plus profondes. Le fort n'a jamais servi au combat : à peine achevé, les progrès de l'artillerie l'avaient déjà rendu obsolète. Cette ironie de l'histoire ajoute une dimension mélancolique à la visite. On déambule dans des salles conçues pour des centaines de soldats qui n'y ont jamais combattu, et le silence n'est rompu que par le goutte-à-goutte de l'eau qui s'infiltre à travers les voûtes.
Le fort est librement accessible. Il n'y a pas de guichet, pas de panneau d'information, pas de garde. On s'y rend avec une lampe de poche, de bonnes chaussures et un goût pour l'exploration. C'est du tourisme brut, non emballié, et c'est ce qui en fait toute la puissance.
Le tunnel de l'amour (Tunel kokhannya) est probablement le lieu le plus célèbre de la région de Rivne, et l'un des plus photographiés d'Ukraine. Situé près de la petite ville de Klevan, à 25 km de Rivne, c'est un tronçon de voie ferrée industrielle d'environ 4 km où la végétation a formé une voûte végétale parfaite au-dessus des rails.
En été, quand le feuillage est au plus dense, la lumière filtre à travers les feuilles et crée une atmosphère irréelle, comme un couloir vers un monde parallèle. Les couples viennent s'y prendre en photo — la légende locale dit que si deux amoureux traversent le tunnel en se tenant la main et en formulant un vœu, celui-ci se réalisera. Au-delà du romantisme, le lieu a quelque chose d'hypnotique : la perspective parfaite des arbres s'inclinant les uns vers les autres crée un effet de profondeur qui fascine tous les visiteurs, romantiques ou non.
Un détail que les guides oublient souvent de mentionner : le train passe encore. Une ou deux fois par jour, une locomotive diesel dessert l'usine en bout de ligne. Si vous entendez un sifflement lointain, écartez-vous des rails. Le contraste entre la poésie du lieu et la réalité industrielle fait partie de son charme singulier.
Le nord de la région de Rivne abrite une partie de la Polésie ukrainienne, un écosystème humide parmi les plus préservés du continent. La Réserve naturelle de Rivne, créée en 1999, protège plusieurs milliers d'hectares de tourbières, de marécages et de forêts marcéageuses qui n'ont quasiment pas changé depuis des millénaires.
Pour les ornithologues, c'est un paradis : aigles pomarin et criard, butor étoilé, grue cendrée, bécassine des marais. Pour les botanistes, les tourbières de Polésie abritent des espèces reliques de la dernière glaciation. Pour le simple randonneur, c'est une expérience de nature brute, loin de tout, où le seul bruit est celui du vent dans les roseaux et du cri lointain d'un rapace.
Il faut mentionner que l'extrémité nord-est de l'oblast touche la zone d'exclusion de Tchernobyl. Cette zone n'est pas une destination touristique classique, mais elle fait partie de la réalité de la région. La nature y a repris ses droits d'une manière spectaculaire, et la faune sauvage y prospère en l'absence d'activité humaine.
Après plusieurs séjours dans la région, voici l'itinéraire que nous recommandons pour découvrir l'essentiel en trois à quatre jours.
La région de Rivne se combine naturellement avec celle du Volyn, sa voisine occidentale, qui offre les lacs de Chatsk et la ville historique de Loutsk. À l'est, Jytomir prolonge l'exploration de la Polésie et de l'Ukraine forestière.
« On était venus pour le tunnel de l'amour, juste pour la photo. On est restés trois jours. Le fort de Tarakaniv nous a scotchés — on a exploré les galeries souterraines pendant deux heures sans voir le temps passer. Et le soir, la patronne de la pension nous a servi un bortsch comme on n'en avait jamais goûté de notre vie. »
— Couple de voyageurs français, août 2023.
Accès : Rivne est desservie par le train depuis Kiev (5-6 h), Lviv (3-4 h) et la capitale par bus (4 h environ). La ville dispose d'une petite gare routière et d'une gare ferroviaire centrale. Pour explorer la région en profondeur, une voiture de location est vivement conseillée — certains sites comme le fort de Tarakaniv ne sont pas desservis par les transports en commun.
Hébergement : Rivne offre quelques hôtels corrects en centre-ville. Pour une expérience plus authentique, cherchez les sadyby (maisons d'hôtes rurales) autour d'Ostroh ou dans les villages de la Polésie — l'hospitalité y est légendaire et les prix dérisoires.
Meilleure saison : le printemps tardif (mai-juin) et le début de l'automne (septembre) offrent le meilleur compromis entre météo agréable et végétation luxuriante. L'été est idéal pour le tunnel de l'amour. L'hiver transforme le fort de Tarakaniv en paysage fantomatique couvert de neige.