Dr. Oksana Petrenko
Ethnomusicologue — Professeure de musicologie
Université nationale de musique Tchaïkovski de Kyiv
22 ans d'expérience dans la recherche sur la musique traditionnelle ukrainienne
Auteure de La Bandura : entre résistance et renaissance (Kyiv, 2019)
La bandura est peut-être l'instrument le plus ukrainien qui soit. Ses 68 cordes sont comme autant de fils tendus entre l'histoire et le présent d'un peuple, entre la mémoire des kobzars exécutés sous Staline et la vitalité d'une jeunesse qui s'empare de l'instrument comme d'un emblème identitaire depuis 2022. Pour comprendre ce que la bandura dit de l'Ukraine, nous avons rencontré la Dr. Oksana Petrenko, ethnomusicologue à l'Université nationale de musique Tchaïkovski de Kyiv, qui consacre depuis vingt-deux ans ses recherches à la musique traditionnelle ukrainienne.
Notre entretien s'est déroulé par visioconférence depuis Kyiv, où la Dr. Petrenko continue d'enseigner malgré les alertes aériennes. Son bureau est encombré de partitions, de kobzas du XVIIIe siècle et de photos de kobzars de la collection de l'université. Elle parle avec une précision scientifique et une chaleur communicative que la distance numérique n'atténue pas. Voici l'essentiel de notre échange.
Qu'est-ce que la bandura, exactement ?
Question : Docteure Petrenko, commençons par les bases : qu'est-ce que la bandura, et en quoi se distingue-t-elle d'autres instruments à cordes ?
La bandura est un instrument à cordes pincées qui a évolué au fil des siècles depuis la kobza médiévale. Sa forme actuelle, avec une caisse ovale en bois, des cordes graves (les basy) tendues sur un manche court et des cordes aiguës (les prystuny) directement fixées sur la table d'harmonie, s'est cristallisée au tournant du XXe siècle. Un instrument de concert moderne compte de 55 à 68 cordes et peut s'équiper de pédales pour moduler la tonalité — exactement comme une harpe de concert. Ce qui rend la bandura unique, c'est son timbre : délicat, résonant, à mi-chemin entre la harpe et le luth, avec une clarté que j'appellerais « ukrainienne » — lumineuse, un peu mélancolique, immédiatement reconnaissable. Elle est considérée depuis le XIXe siècle comme l'instrument national de l'Ukraine, mais cette désignation n'est pas arbitraire : la bandura est littéralement la voix sonore de notre mémoire collective.
Le kobzar : barde et gardien de la mémoire
Question : Et le kobzar — qui était-il dans la société ukrainienne traditionnelle ?
Le kobzar était bien plus qu'un musicien. C'était un barde itinérant, généralement aveugle — la cécité était souvent la condition d'entrée dans la confrérie — qui jouait de la kobza ou de la bandura pour chanter des dumy, des épopées historiques évoquant les guerres cosaques contre les Ottomans et les Polonais, ou des chants religieux et des lamentations. Il occupait une position sociale particulière : respecté, voire sacré, mais aussi marginal. Les kobzars étaient organisés en guildes appelées tsekhy, avec des rituels d'initiation stricts, une transmission orale de maître à disciple et des règles de comportement codifiées. Ils étaient les historiens oraux du peuple, les mémoires vivantes d'une nation qui n'avait pas d'État. Taras Chevtchenko a compris cela lorsqu'il a intitulé son recueil fondateur de 1840 tout simplement Kobzar. Le titre n'est pas une métaphore : c'est une déclaration d'appartenance à cette lignée de gardiens de la mémoire nationale. Les traditions ukrainiennes les plus profondes s'enracinent souvent dans ces pratiques des kobzars.
Le massacre des kobzars sous Staline
Question : Vous avez mentionné le terme « massacre des kobzars ». Que s'est-il passé exactement sous l'ère soviétique ?
C'est l'un des chapitres les plus sombres — et les moins connus en dehors de l'Ukraine — de l'histoire culturelle soviétique. En 1930, le régime organise à Kharkiv, alors capitale de l'Ukraine soviétique, un congrès censé rassembler les kobzars et les lirnyky (joueurs de lira, instrument proche) venus de tout le pays. Des centaines de musiciens traditionnels, dont beaucoup étaient aveugles et âgés, font le déplacement, invités par les autorités avec la promesse d'être recensés et soutenus. Dans les jours qui suivent l'ouverture du congrès, la grande majorité sont arrêtés par le NKVD. La plupart sont exécutés, les autres déportés dans les camps de travail. Le congrès s'était transformé en piège. On estime que plusieurs centaines de kobzars et lirnyky ont péri à cette occasion. L'objectif était clair : éliminer les vecteurs de la mémoire nationale ukrainienne, qui incitaient à une identité distincte, incompatible avec le projet soviétique d'homogénéisation culturelle. La bandura a survécu, mais sous une forme étroitement contrôlée : des orchestres de banduristes d'État, un répertoire censuré, des chansons à la gloire du Parti.
La transmission aujourd'hui : écoles et diaspora
Question : Comment la bandura authentique a-t-elle survécu à cette répression, et comment se transmet-elle aujourd'hui ?
La survie s'est faite par la diaspora ukrainienne, principalement au Canada et aux États-Unis, où des kobzars émigrés avaient emporté l'instrument et la tradition dans les années 1920 et 1940. Des écoles de bandura se sont développées à Toronto, à Détroit, à New York, à Melbourne — hors d'atteinte du régime soviétique. Cette diaspora a préservé des répertoires que l'URSS avait interdits, notamment les dumy épiques historiques et les chants religieux. Après l'indépendance de 1991, un mouvement de « retour aux sources » s'est développé en Ukraine, avec des chercheurs qui sont allés collecter les fragments de tradition orale qui subsistaient dans les campagnes et auprès des anciens. Aujourd'hui, la bandura est enseignée dans les écoles de musique ukrainiennes à tous les niveaux. Notre université à Kyiv forme des professeurs et des concertistes. Il y a une demande très forte depuis 2022 — les jeunes veulent apprendre, les parents veulent que leurs enfants apprennent. L'instrument est devenu un acte politique autant que musical. Les festivals ukrainiens consacrent désormais des scènes entières à la musique traditionnelle.
Bandura et instruments slaves voisins
Question : En quoi la bandura se distingue-t-elle d'instruments similaires dans d'autres cultures slaves, comme la domra ou la balalaïka russes ?
C'est une question importante, et souvent mal comprise. La domra et la balalaïka sont des instruments à manche avec trois ou quatre cordes, qui se jouent avec un médiator. Leur répertoire est principalement mélodique — ils jouent des lignes simples. La bandura est fondamentalement différente : c'est un instrument polyphonique, capable de jouer simultanément une mélodie, une basse et des accords d'accompagnement, exactement comme une harpe ou un luth baroque. Un banduryste soliste peut produire une texture musicale complète sans accompagnement. Cette polyphonie est intrinsèque à la tradition des dumy, où le kobzar devait à la fois raconter, harmoniser et ponctuer l'épopée. Il n'y a pas d'équivalent fonctionnel dans les cultures slaves orientales voisines. La kobza polonaise, par ailleurs, est un instrument différent qui n'a pas de lien direct avec la kobza ukrainienne malgré la similitude de nom. L'histoire des kobzars est liée à celle des cosaques zaporogues — je vous invite à lire notre article sur l'interview d'un historien des cosaques zaporogues pour ce contexte plus large.
La bandura dans la diaspora en France et en Europe
Question : Y a-t-il une scène de bandura en France et en Europe occidentale ? Comment les musiciens ukrainiens de la diaspora font-ils vivre cette tradition ?
La scène européenne a connu une croissance remarquable depuis 2022, portée par l'afflux de réfugiés ukrainiens dont beaucoup sont des musiciens professionnels ou des amateurs de haut niveau. En France, plusieurs associations culturelles ukrainiennes organisent des concerts de bandura, des ateliers d'initiation et des événements culturels qui intègrent des performances live. À Paris, Lyon, Strasbourg et Bordeaux, des banduryistes professionnels ont commencé à se produire dans des salles de musique du monde et dans les ambassades. La programmation d'événements intégrant la musique slavophone s'est beaucoup développée en Europe de l'Ouest — les arts de la scène slave et russophones en France s'inscrivent dans un écosystème culturel plus large qui dépasse la seule musique ukrainienne. Le défi pour nos musiciens en diaspora est la pérennisation : trouver des salles régulièrement, construire un public, faire connaître un instrument que les Français associent rarement à l'Ukraine. Mais la curiosité est là, et elle grandit.
Les jeunes Ukrainiens et la bandura en 2026
Question : Les jeunes Ukrainiens s'intéressent-ils encore à la bandura, ou est-ce un instrument perçu comme poussiéreux par les nouvelles générations ?
La question aurait peut-être eu une réponse nuancée avant 2022. Aujourd'hui, la réponse est clairement : oui, et plus que jamais. Nous assistons à une vague d'intérêt sans précédent pour tout ce qui constitue l'identité culturelle ukrainienne — la langue, le costume traditionnel, la musique. La bandura bénéficie directement de ce mouvement. Sur TikTok et YouTube ukrainiens, les vidéos de jeunes banduryistes font des millions de vues. Des musiciens comme Iulia Lytvynenko ont popularisé l'instrument auprès d'un public de masse en l'associant à des genres modernes — électro folk, cinematic, jazz. Des groupes comme DakhaBrakha et Go_A intègrent des éléments de la musique traditionnelle ukrainienne dans des productions contemporaines et sont écoutés par des millions de jeunes en Ukraine et dans la diaspora. La bandura n'est pas perçue comme un musée : elle est perçue comme un marqueur de résistance, un symbole de ce que l'Ukraine défend. Pour nos étudiants, jouer de la bandura en 2026, c'est aussi un acte politique conscient.
Bandura, identité nationale et guerre
Question : Comment la guerre à grande échelle depuis 2022 a-t-elle changé le rapport des Ukrainiens à leur musique traditionnelle ?
La guerre a agi comme un révélateur et comme un accélérateur. Elle a révélé que la culture — la langue, la musique, la littérature — est au cœur de ce qui est attaqué et de ce que l'Ukraine défend. Les propagandistes russes ont nié l'existence d'une identité ukrainienne distincte ; les Ukrainiens ont répondu en affirmant cette identité plus fortement que jamais. Dans ce contexte, la bandura est devenue un symbole puissant. Des soldats apprennent à jouer dans les tranchées. Des concerts de bandura sont organisés dans les abris anti-aériens de Kyiv. Des banduryistes professionnels se produisent pour les troupes en zones de guerre. Il y a quelque chose de profondément significatif dans le fait que l'instrument que le régime soviétique avait voulu effacer en tuant ses porteurs soit aujourd'hui joué par des soldats qui défendent leur pays. L'orthodoxie ukrainienne, les traditions artisanales, la musique — tout cela forme un continuum culturel que je vous invite à explorer, notamment à travers notre guide sur l'orthodoxie ukrainienne et l'Église autocéphale.
Conseils pour découvrir la musique ukrainienne
Question : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous à un lecteur français qui voudrait découvrir la musique traditionnelle ukrainienne ?
Je commencerais par trois recommandations pratiques. Premièrement, écoutez les dumy — les épopées historiques des kobzars. Cherchez sur YouTube des enregistrements de Gnat Khotkevych, le grand banduryiste du début du XXe siècle, ou des reconstructions contemporaines par des musicologues ukrainiens. Vous entendrez quelque chose de fondamentalement différent de tout ce que vous connaissez. Deuxièmement, cherchez les concerts de la diaspora ukrainienne dans votre ville : les associations culturelles ukrainiennes organisent régulièrement des événements où vous pouvez entendre la bandura en concert et rencontrer des musiciens. Troisièmement, si vous avez des enfants, une initiation à la bandura peut être une expérience extraordinaire — même une simple session de présentation d'une heure éveille quelque chose de fort. Il existe aussi des ressources en ligne excellentes : des applications, des tutoriels, des méthodes en plusieurs langues. La porte d'entrée la plus simple reste la musique : mettez les écouteurs, fermez les yeux, et laissez-vous porter par cet instrument de 68 cordes qui a survécu à tout.
Questions rapides — idées reçues : vrai ou faux ?
La bandura est simplement une harpe ukrainienne.
Faux. Bien que la bandura et la harpe soient toutes deux des instruments à cordes pincées, la bandura descend de la kobza médiévale (instrument à manche proche du luth) et a sa propre trajectoire historique, son répertoire et son esthétique spécifiques.
La bandura est difficile à apprendre.
Vrai et faux. La maîtrise de concert exige des années de formation, comme tout instrument classique. Mais les bases — quelques accords, les premières mélodies — sont accessibles dès les premières semaines d'apprentissage, et l'instrument répond agréablement même aux débutants.
Les kobzars étaient tous aveugles.
Partiellement faux. La cécité était traditionnellement une condition fréquente d'entrée dans les guildes de kobzars (peut-être parce que les aveugles n'avaient pas d'autres moyens de subsistance), mais pas universelle. Des kobzars voyants ont existé, notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles.
L'URSS a complètement éliminé la tradition de la bandura.
Faux. La tradition authentique a été sévèrement réprimée, mais elle a survécu dans la diaspora canadienne et américaine, et dans des fragments préservés par des collecteurs folkloriques. Depuis 1991, elle connaît une renaissance significative.
La bandura s'adapte à d'autres genres musicaux que le folklore.
Vrai. Des musiciens contemporains ukrainiens jouent de la bandura en jazz, en électro folk, en musique de film et même en métal. L'instrument s'adapte remarquablement bien à des contextes modernes tout en conservant son timbre distinctif.
Conclusion — Les 3 choses à retenir
- La bandura n'est pas un instrument mort : c'est un instrument vivant, joué par des milliers d'Ukrainiens, adapté à la musique contemporaine et porteur d'une mémoire nationale que 250 ans d'histoire et plusieurs régimes d'oppression n'ont pas réussi à effacer.
- Le massacre des kobzars de 1930 est un acte de violence culturelle délibéré dont l'ampleur reste peu connue en Europe occidentale. Comprendre cet épisode aide à comprendre pourquoi la bandura est aujourd'hui perçue comme un acte de résistance autant qu'une pratique artistique.
- La diaspora ukrainienne a été la clé de la survie : sans les communautés de Toronto, Détroit et Melbourne, de nombreux répertoires auraient disparu avec les kobzars exécutés. Cette leçon — que la culture survit quand les gens la portent avec eux — a une résonance particulière en 2026.
Questions fréquentes sur la bandura et la musique traditionnelle ukrainienne
Qu'est-ce que la bandura ?
La bandura est un instrument à cordes pincées ukrainien avec 55 à 68 cordes, considéré comme l'instrument national de l'Ukraine. Elle combine un manche court (pour les cordes basses) et des cordes aiguës fixées directement sur la caisse de résonance ovale, produisant un timbre unique, à mi-chemin entre la harpe et le luth.
Qui était le kobzar ?
Le kobzar était un barde itinérant ukrainien, généralement aveugle, qui jouait de la kobza ou de la bandura pour chanter des épopées historiques (dumy), des chants religieux et des complaintes. Les kobzars étaient les gardiens de la mémoire nationale ukrainienne et étaient organisés en guildes strictes. Taras Chevtchenko leur a rendu hommage en intitulant son recueil fondateur Kobzar (1840).
La bandura a-t-elle failli disparaître sous l'URSS ?
Oui. En 1930, le régime soviétique piégea et fit arrêter des centaines de kobzars et lirnyky lors d'un congrès à Kharkiv — la plupart furent exécutés ou déportés. Cet épisode est connu comme le « Massacre des kobzars ». La tradition authentique survécut principalement grâce à la diaspora ukrainienne en Amérique du Nord.
Comment apprendre la bandura en dehors de l'Ukraine ?
Des cours existent dans les associations culturelles ukrainiennes en France et en Europe. Des méthodes en ligne et des tutoriels YouTube sont disponibles. L'acquisition de l'instrument (800 à 3 000 euros) est la principale difficulté, les banduras étant fabriquées artisanalement en Ukraine.
Quelle est la différence entre la bandura et la kobza ?
La kobza est l'ancêtre médiéval de la bandura, avec 4 à 6 cordes seulement. La bandura moderne est un instrument de concert polyphonique avec 55 à 68 cordes chromatiques, capable de jouer simultanément mélodie, basse et accords. La kobza était portative ; la bandura moderne se joue posée sur les genoux.